Article 4 — Les oeuvres vertueuses sont-elles frappées de mort par le péché qui les a suivies ?
Objections :
1. Ce qui n'existe plus ne peut pas être changé. Mais cette mortification des oeuvres est un changement, passage de l'état de vie à l'état de mort. Or, puisque les oeuvres vertueuses n'existent plus une fois faites, il semble bien qu'elles ne puissent pas être frappées de mort.
2. Par les oeuvres vertueuses faites en état de charité, l'homme mérite la vie éternelle. Mais enlever à quelqu'un sa récompense est une injustice qui ne peut se trouver chez Dieu. Il n'est donc pas possible que les oeuvres vertueuses faites en état de charité soient frappées de mort par un péché commis ensuite.
3. Ce qui est plus fort n'est pas détruit par ce qui est plus faible. Or les oeuvres de charité sont plus fortes que n'importe quel péché, selon les Proverbes (10, 12) : "La charité couvre tous les péchés." Il semble donc que les oeuvres faites en état de charité ne puissent pas être frappées de mort par le péché commis ensuite.
Cependant :
On lit dans Ézéchiel (18, 24) : "Si le juste se détourne de sa justice, on ne se souviendra plus de la justice qu'il aura pratiquée."
Conclusion :
Une réalité vivante perd, par la mort, son activité vitale. C'est par comparaison avec ce phénomène qu'on dit que certaines choses sont "mortifiées" quand elles sont empêchées d'aboutir à leur propre effet ou activité. Or l'effet des oeuvres vertueuses faites en état de charité est de nous conduire à la vie éternelle. Cet effet est empêché par le péché mortel qui, commis après les oeuvres, nous enlève la grâce. C'est de cette façon que les oeuvres vertueuses faites en état de charité sont dites "mortifiées" par le péché mortel qui les suit.
Solutions :
1. De même que les oeuvres de péché passent quant à leur action et demeurent quant à leur culpabilité, ainsi les oeuvres faites dans la charité, une fois leur acte passé, demeurent-elles quant à leur mérite dans l'acceptation de Dieu. Elles sont mortifiées en tant que l'homme est empêché d'en recevoir la récompense.
2. La récompense peut être enlevée sans injustice à celui qui la méritait, quand il s'en est rendu indigne par une faute postérieure ; car c'est quelquefois justice que l'homme perde, à cause d'une faute, ce qu'il a déjà reçu.
3. Ce n'est pas à cause de la puissance des oeuvres de péché que les oeuvres faites précédemment dans la charité sont mortifiées, mais c'est à cause de la liberté de la volonté, qui peut s'abaisser du bien au mal.