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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Y a-t-il des âmes qui aillent au Ciel ou en enfer aussitôt après la mort ?

Objections :

1. Ces paroles du Psalmiste (37, 10) : "Encore un peu de temps et le pécheur n’est plus", suggèrent à la Glose ce commentaire : "Les saints sont délivrés à la fin du monde ; cependant, après cette vie, tu ne seras pas encore où seront les saints auxquels il sera dit Venez, les bénis de mon Père". Mais les saints seront dans le Ciel. Donc, au sortir de cette vie, les saints ne montent pas immédiatement au Ciel.

2. Saint Augustin dit : "Dans l’intervalle entre la mort et la résurrection générale, les âmes habitent des demeures mystérieuses, suivant que chacune a mérité le repos ou la peine". Or, ces demeures ne sauraient signifier le Ciel et l’enfer où les âmes seront avec leur corps après la résurrection, car alors la distinction faite par le saint Docteur entre le temps qui précède la résurrection et celui qui la suit n’aurait plus de sens.

3. La gloire de l’âme est supérieure à celle du corps. Or, la gloire corporelle sera donnée à tous en même temps, afin que la joie de chacun soit comme multipliée par la joie de tous, comme le dit la Glose. Donc, à plus forte raison, la gloire des âmes doit-elle être différée jusqu’à la fin du monde où elle sera donnée à tous en même temps.

4. Le châtiment et la récompense qui dépendent du jugement ne doivent pas le précéder. Or, le feu de l’enfer ou le bonheur du paradis seront décernés à tous les hommes par la sentence du souverain Juge, au dernier jugement. Donc, jusque-là, personne ne va au Ciel ou en enfer.

Cependant :

1. Saint Paul (2 Co 5, 1) a dit : "Nous savons que si cette tente, notre demeure terrestre, vient à être détruite, nous avons une maison qui est l’ouvrage de Dieu, une demeure éternelle qui n’est pas faite de main d’homme, dans le Ciel". Donc, après la dissolution du corps, l’homme a une demeure qui l’attend dans le Ciel.

2. Saint Paul (Philippiens 1, 21) dit encore : "J’ai le désir de partir et d’être avec le Christ". Ce qui suggère à saint Grégoire le Grand cet argument : "Celui-là donc qui ne doute pas que le Christ ne soit au Ciel ne saurait nier non plus que l’âme de saint Paul soit au Ciel". Or, le Christ est au Ciel, c’est un article de foi. Donc il faut affirmer aussi que les âmes des saints vont au Ciel. - Que certaines âmes aillent en enfer aussitôt après la mort, saint Luc (16, 22) le déclare : "Le riche mourut et il fut enseveli dans l’enfer".

Conclusion :

De même que la gravité ou la légèreté porte les corps au lieu qui est le terme de leur mouvement, de même le mérite ou le démérite au châtiment qui sont le terme de leur activité. De même donc que, si rien n’y met obstacle, les corps obéissent à la gravitation et atteignent le lieu qui leur convient, de même les âmes, après la rupture du lien corporel qui les retenait ici-bas, reçoivent leur récompense ou leur châtiment, si rien n’y met obstacle ; obstacle qui peut venir, par exemple, du péché véniel qui exige une purification et empêche la récompense d’être immédiate. De plus, comme le lieu qui est assigné à une âme correspond à la récompense ou au châtiment qu’elle a mérité, aussitôt que cette âme est séparée du corps, elle est engloutie en enfer ou elle s’envole au Ciel, à moins, en ce dernier cas, qu’une dette envers la justice divine ne retarde son envolée en l’obligeant à une purification préalable.

Cette vérité est proclamée avec évidence par les Écritures canoniques et les ouvrages des saints Pères : sa négation doit donc être regardée comme hérétique.

Solutions :

1. La Glose s’explique elle-même : car, après avoir dit : "Tu ne seras pas encore où seront les saints, etc." elle ajoute : "C’est-à-dire, Tu n’auras pas la double étole qu’auront les saints lors de la résurrection".

2. Parmi les demeures mystérieuses dont parle saint Augustin, il faut ranger le Ciel et l’enfer où il y a des âmes même avant la résurrection. Ce qui distingue le temps qui précède celle-ci et le temps qui la suit, c’est l’absence ou la présence du corps, et aussi le fait que certaines demeures qui contiennent aujourd’hui des âmes n’en contiendront plus après la résurrection.

3. Le corps crée une espèce de continuité entre tous les hommes ; c’est par lui que se vérifie cette parole des Actes (17, 26) : "D’un seul homme, Dieu a fait sortir tout le genre humain". Au contraire, "Dieu a créé chacune des âmes". La glorification simultanée de toutes les âmes s’impose donc moins que celle de tous les corps.

De plus, la gloire du corps est moins essentielle que celle de l’âme. L’ajournement de celle-ci causerait donc aux saints un préjudice d’autant plus grave, et que ne suffirait pas à compenser le supplément de joie que chacun recevrait de la joie de tous.

4. Saint Grégoire le Grand propose et résout cette même objection. "Si les âmes des saints sont dès aujourd’hui dans le Ciel, que recevront-ils donc, au jour du Jugement, comme prix de leurs vertus ?" Et il répond : "Un merveilleux accroissement jusque-là, leurs âmes seules goûtent le bonheur qui est leur récompense, mais alors ils jouiront de la béatitude de leur corps, ils seront heureux dans cette même chair dans laquelle ils ont enduré les douleurs et les tourments pour le Seigneur." La même distinction s’applique aux damnés.