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Fratelli Tutti

FT · François · 2020 · FR · 287 paragraphes · vatican.va ↗

Les guerres, les violences, les persécutions pour des raisons raciales ou religieuses, et tant d’atteintes à la dignité humaine sont vues de différentes manières selon qu’elles conviennent ou non à certains intérêts, fondamentalement économiques. Ce qui est vrai quand cela convient à une personne puissante cesse de l’être quand cela ne lui profite pas. Ces situations de violence se multiplient « douloureusement en de nombreuses régions du monde, au point de prendre les traits de ce qu’on pourrait appeler une ‘‘troisième guerre mondiale par morceaux’’».23Message pour la 49e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2016 (8 décembre 2015) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2015), p. 7.

Cela n’est pas surprenant si nous considérons l’absence d’horizons à même de nous unir, car ce qui tombe en ruine dans toute guerre, c’est « le projet même de fraternité inscrit dans la vocation de la famille humaine » ; c’est pourquoi « toute situation de menace alimente le manque de confiance et le repli sur soi ».24Message pour la 53e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2020 (8 décembre 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2019), p. 10. Ainsi, notre monde progresse dans une dichotomie privée de sens, avec la prétention de « garantir la stabilité et la paix sur la base d’une fausse sécurité soutenue par une mentalité de crainte et de méfiance ».25Discours sur les armes nucléaires, Nagasaki - Japon (24 novembre 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (3 décembre 2019), p. 5.

Paradoxalement, certaines peurs ancestrales n’ont pas été surmontées par le développement technologique ; au contraire, elles ont su se cacher et se renforcer derrière les nouvelles technologies. Aujourd’hui encore, derrière la muraille de la ville antique se trouve l’abîme, le territoire de l’inconnu, le désert. Ce qui en résulte n’inspire pas confiance, car c’est une chose inconnue qui n’est pas familière, qui n’a pas droit de cité. C’est le territoire du ‘‘barbare’’ dont il faut se défendre à tout prix. Par conséquent, de nouvelles barrières sont créées pour l’auto-préservation, de sorte que le monde cesse d’exister et que seul existe ‘‘mon’’ monde, au point que beaucoup de personnes cessent d’être considérées comme des êtres humains ayant une dignité inaliénable et deviennent seulement ‘‘eux’’. Réapparaît « la tentation de créer une culture de murs, d’élever des murs, des murs dans le cœur, des murs érigés sur la terre pour éviter cette rencontre avec d’autres cultures, avec d’autres personnes. Et quiconque élève un mur, quiconque construit un mur, finira par être un esclave dans les murs qu’il a construits, privé d’horizons. Il lui manque, en effet, l’altérité ».26Discours aux enseignants et étudiants du Collège Saint Charles de Milan (6 avril 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (30 avril 2019), p. 9.

La solitude, les peurs et l’insécurité de tant de personnes qui se sentent abandonnées par le système, créent un terrain fertile pour les groupes mafieux. Ils s’affirment, en effet, en se présentant comme les ‘‘protecteurs’’ des oubliés, souvent grâce à diverses aides, alors qu’ils poursuivent leurs intérêts criminels. Il existe une pédagogie typiquement mafieuse qui, avec une fausse mystique communautaire, crée des liens de dépendance et de subordination dont il est très difficile de se libérer. Globalisation et progrès sans cap commun

Le grand imam Ahmad Al-Tayyeb et moi-même n’ignorons pas les avancées positives qui ont été réalisées dans les domaines de la science, de la technologie, de la médecine, de l’industrie et du bien-être, en particulier dans les pays développés. Cependant, « nous soulignons que, avec ces progrès historiques, grands et appréciés, se vérifient une détérioration de l’éthique, qui conditionne l’agir international, et un affaiblissement des valeurs spirituelles et du sens de la responsabilité. Tout cela contribue à répandre un sentiment général de frustration, de solitude et de désespoir. […] Naissent des foyers de tension et s’accumulent des armes et des munitions, dans une situation mondiale dominée par l’incertitude, par la déception et par la peur de l’avenir et contrôlée par des intérêts économiques aveugles ». Nous avons également attiré l’attention sur « les fortes crises politiques, l’injustice et l’absence d’une distribution équitable des ressources naturelles. […] À l’égard de ces crises qui laissent mourir de faim des millions d’enfants, déjà réduits à des squelettes humains – en raison de la pauvreté et de la faim –, règne un silence international inacceptable ».27Document sur la fraternité pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), p. 11. Devant ce panorama, même si beaucoup d’avancées nous séduisent, nous ne voyons pas de cap réellement humain.

Dans le monde d’aujourd’hui, les sentiments d’appartenance à la même humanité s’affaiblissent et le rêve de construire ensemble la justice ainsi que la paix semble être une utopie d’un autre temps. Nous voyons comment règne une indifférence commode, froide et globalisée, née d’une profonde déception qui se cache derrière le leurre d’une illusion : croire que nous pouvons être tout-puissants et oublier que nous sommes tous dans le même bateau. Cette désillusion qui fait tourner le dos aux grandes valeurs fraternelles conduit « à une sorte de cynisme. Telle est la tentation qui nous attend, si nous prenons cette route de désillusion ou de déception. […] L’isolement et le repli sur soi ou sur ses propres intérêts ne sont jamais la voie à suivre pour redonner l’espérance et opérer un renouvellement, mais c’est la proximité, c’est la culture de la rencontre. Isolement non, proximité oui. Culture de l’affrontement non, culture de la rencontre, oui ».28Discours au monde de la culture, Cagliari - Italie (22 septembre 2013) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (26 septembre 2013), p. 5.

Dans ce monde qui avance sans un cap commun, se respire une atmosphère où « la distance entre l’obsession envers notre propre bien-être et le bonheur partagé de l’humanité ne cesse de se creuser et nous conduit à considérer qu’un véritable schisme est désormais en cours entre l’individu et la communauté humaine. […] Parce que se sentir contraints à vivre ensemble est une chose, apprécier la richesse et la beauté des semences de vie commune qui doivent être recherchées et cultivées ensemble, en est une autre ».29Humana communitas : Lettre au Président de l’Académie Pontificale pour la Vie à l’occasion du 25e anniversaire de son institution (6 janvier 2019), nn. 2.6 : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (22 janvier 2019), p. 9. La technologie fait sans cesse des avancées, mais « comme ce serait merveilleux si la croissance de l’innovation scientifique et technologique créait plus d’égalité et de cohésion sociale ! Comme ce serait merveilleux, alors qu’on découvre de nouvelles planètes, de redécouvrir les besoins de nos frères et sœurs qui tournent en orbite autour de nous ! ».30Message vidéo à la conférence TED 2017 de Vancouver (26 avril 2017) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (11 mai 2017), p. 4. Les pandémies et autres chocs de l’histoire

Certes, une tragédie mondiale comme la pandémie de Covid-19 a réveillé un moment la conscience que nous constituons une communauté mondiale qui navigue dans le même bateau, où le mal de l’un porte préjudice à tout le monde. Nous nous sommes rappelés que personne ne se sauve tout seul, qu’il n’est possible de se sauver qu’ensemble. C’est pourquoi j’ai affirmé que « la tempête démasque notre vulnérabilité et révèle ces sécurités, fausses et superflues, avec lesquelles nous avons construit nos agendas, nos projets, nos habitudes et priorités. […] À la faveur de la tempête, est tombé le maquillage des stéréotypes avec lequel nous cachions nos ego toujours préoccupés de leur image ; et reste manifeste, encore une fois, cette [heureuse] appartenance commune […], à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire : le fait d’être frères ».31Moment extraordinaire de prière en temps d’épidémie (27 mars 2020) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (31 mars 2020), p. 5.

Le monde a inexorablement progressé vers une économie qui, en se servant des progrès technologiques, a essayé de réduire les ‘‘coûts humains’’, et certains ont prétendu nous faire croire que le libre marché suffisait à tout garantir. Mais le coup dur et inattendu de cette pandémie hors de contrôle a forcé à penser aux êtres humains, à tous, plutôt qu’aux bénéfices de certains. Aujourd'hui, nous pouvons reconnaître que « nous nous sommes nourris de rêves de splendeur et de grandeur, et nous avons fini par manger distraction, fermeture et solitude. Nous nous sommes gavés de connexions et nous avons perdu le goût de la fraternité. Nous avons cherché le résultat rapide et sûr, et nous nous retrouvons opprimés par l’impatience et l’anxiété. Prisonniers de la virtualité, nous avons perdu le goût et la saveur du réel ».32Homélie pour la Sainte Messe, Skopje - Macédoine du Nord (7 mai 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (14 mai 2019), p. 10. La douleur, l’incertitude, la peur et la conscience des limites de chacun, que la pandémie a suscitées, appellent à repenser nos modes de vie, nos relations, l’organisation de nos sociétés et surtout le sens de notre existence.

Si tout est connecté, il est difficile de penser que cette catastrophe mondiale n’ait aucune relation avec notre façon d’affronter la réalité, en prétendant que nous sommes les maîtres absolus de nos vies et de tout ce qui existe. Je ne veux pas dire qu’il s’agit d’une sorte de punition divine. Il ne suffirait pas non plus d’affirmer que les dommages causés à la nature finissent par se venger de nos abus. C’est la réalité même qui gémit et se rebelle. Vient à l’esprit le célèbre vers de Virgile qui évoque les larmes des choses ou de l’histoire.33Cf. Énéide,1, 462 : « Sunt lacrimae rerum et mentem mortalia tangunt ».

Mais nous oublions vite les leçons de l’histoire, « maîtresse de vie ».34« Historia… magistra vitae » : Marcus Tullius Cicéron, De Oratore, (Dialogues de l’Orateur), 2, 36. Après la crise sanitaire, la pire réaction serait de nous enfoncer davantage dans une fièvre consumériste et dans de nouvelles formes d’auto-préservation égoïste. Plaise au ciel qu’en fin de compte il n’y ait pas ‘‘les autres’’, mais plutôt un ‘‘nous’’ ! Plaise au ciel que ce ne soit pas un autre épisode grave de l’histoire dont nous n’aurons pas su tirer leçon ! Plaise au ciel que nous n’oublions pas les personnes âgées décédées par manque de respirateurs, en partie comme conséquence du démantèlement, année après année, des systèmes de santé ! Plaise au ciel que tant de souffrance ne soit pas inutile, que nous fassions un pas vers un nouveau mode de vie et découvrions définitivement que nous avons besoin les uns des autres et que nous avons des dettes les uns envers les autres, afin que l’humanité renaisse avec tous les visages, toutes les mains et toutes les voix au-delà des frontières que nous avons créées !

Si nous ne parvenons pas à retrouver la passion partagée pour une communauté d’appartenance et de solidarité à laquelle nous consacrerons du temps, des efforts et des biens, l’illusion collective qui nous berce tombera de manière déplorable et laissera beaucoup de personnes en proie à la nausée et au vide. En outre, il ne faudrait pas naïvement ignorer que « l’obsession d’un style de vie consumériste ne pourra que provoquer violence et destruction réciproque ».35Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 204 : AAS 107 (2015), p. 928. Le “sauve qui peut” deviendra vite “tous contre tous”, et ceci sera pire qu’une pandémie.

Notes

  1. 23. Message pour la 49e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2016 (8 décembre 2015) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2015), p. 7.
  2. 24. Message pour la 53e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2020 (8 décembre 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2019), p. 10.
  3. 25. Discours sur les armes nucléaires, Nagasaki - Japon (24 novembre 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (3 décembre 2019), p. 5.
  4. 26. Discours aux enseignants et étudiants du Collège Saint Charles de Milan (6 avril 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (30 avril 2019), p. 9.
  5. 27. Document sur la fraternité pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), p. 11.
  6. 28. Discours au monde de la culture, Cagliari - Italie (22 septembre 2013) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (26 septembre 2013), p. 5.
  7. 29. Humana communitas : Lettre au Président de l’Académie Pontificale pour la Vie à l’occasion du 25e anniversaire de son institution (6 janvier 2019), nn. 2.6 : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (22 janvier 2019), p. 9.
  8. 30. Message vidéo à la conférence TED 2017 de Vancouver (26 avril 2017) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (11 mai 2017), p. 4.
  9. 31. Moment extraordinaire de prière en temps d’épidémie (27 mars 2020) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (31 mars 2020), p. 5.
  10. 32. Homélie pour la Sainte Messe, Skopje - Macédoine du Nord (7 mai 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (14 mai 2019), p. 10.
  11. 33. Cf. Énéide,1, 462 : « Sunt lacrimae rerum et mentem mortalia tangunt ».
  12. 34. « Historia… magistra vitae » : Marcus Tullius Cicéron, De Oratore, (Dialogues de l’Orateur), 2, 36.
  13. 35. Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 204 : AAS 107 (2015), p. 928.