Sur la façon de parler, je pense avoir assez parlé ; examinons maintenant, à propos de l'activité de la vie, ce qui sied. Or nous voyons trois points à considérer en ce domaine : le premier, que les désirs ne s'opposent pas à la raison ; de cette seule manière en effet, nos devoirs peuvent s'accorder avec ce convenable ; si en effet le désir obéit à la raison, ce qui convient peut facilement être observé dans tous nos devoirs. Ensuite, que nous n'apparaissions pas — par l'effet d'un zèle plus grand ou d'un zèle moindre que ne vaut l'affaire même que l'on entreprend — soit avoir entrepris une petite affaire avec une grande ambition, soit avoir fait défaut à une grande affaire avec trop peu d'ambition. Le troisième point concerne la mesure de nos goûts et de nos œuvres. Je pense qu'il faut ne pas passer sous silence non plus la question de l'ordre des choses et de l'opportunité des moments.
Mais ce premier point est pour ainsi dire le fondement de tous, à savoir que le désir obéisse à la raison. Le second et le troisième sont identiques : il s'agit dans l'un et l'autre cas de la mesure ; vaine est en effet pour nous la considération de l'apparence extérieure de la vie libérale — que l'on teint pour beauté — et de la dignité. Suit la question de l'ordre des choses et de l'opportunité des moments. Et ainsi il y a trois points dont nous verrons si nous pouvons enseigner qu'ils ont été remplis par quelqu'un des saints.
Tout d'abord notre père Abraham en personne, qui fut formé et instruit pour l'enseignement d'une postérité à venir, quand il reçut l'ordre de quitter sa terre natale, sa parenté et la maison de son père , est-ce que, tout lié qu'il fût par l'attachement de multiples affections, il ne montra pas cependant l'obéissance de son désir à la raison ? Quel homme en effet ne serait retenu par l'agrément du pays natal, de sa parenté et aussi de sa propre maison ? En conséquence la douceur des siens le charmait, lui aussi, mais la pensée de l'empire céleste et de la rétribution éternelle l'émouvait davantage. N'estimait-il pas qu'il ne pouvait, sans péril extrême, emmener sa femme, faible face aux fatigues, fragile face aux violences, belle face aux passions des impudents ? Et cependant il jugea plus sage de s'exposer à tout, que de refuser. Puis alors qu'il descendait en Egypte, il l'avertit de dire qu'elle était sa sœur et non sa femme.
Remarque l'enjeu de son désir : il craignait pour la pudeur de sa femme, il craignait pour son propre salut, il tenait en suspicion les convoitises des Egyptiens, et cependant chez lui prévalut la raison, qui consistait à suivre jusqu'au bout la piété. Il estima en effet qu'avec la faveur de Dieu il pourrait être partout en sécurité, mais que, le Seigneur offensé, il ne pourrait, même chez lui, rester sain et sauf. Ainsi donc la raison vainquit le désir et se le rendit obéissant.
Sans s'épouvanter de la capture de son neveu et sans se troubler devant les peuples de tant de rois, il reprit la guerre ; en possession de la victoire, il refusa la part du butin dont il était lui-même l'auteur . En outre, un fils lui ayant été promis, bien qu'il vît exténuées les forces de son corps épuisé, la stérilité de son épouse et son extrême vieillesse, même à l'encontre de l'usage de la nature, il crut en Dieu.
Remarque la convenance de toutes choses : Le désir ne fit pas défaut, mais il fut réprimé ; l'âme fut à la hauteur des entreprises à mener, elle qui ne tenait ni les grandes choses pour peu importantes, ni les choses plus petites pour grandes ; la modération devant les affaires ; l'ordre des choses, l'opportunité des moments, la mesure des paroles. Premier par la foi, supérieur par la justice, actif dans le combat, sans cupidité dans la victoire, hospitalier chez lui, attentionné pour sa femme.
Son saint petit-fils Jacob aussi se plaisait à vivre chez lui en sécurité, mais sa mère voulut qu'il partît en pays étranger pour laisser le champ libre à la colère de son frère. Salutaire, le conseil l'emporta sur son désir : exilé de chez lui, en fuite loin de ses parents, il garda partout cependant la mesure appropriée en ses affaires et sauvegarda dans les divers moments l'opportunité ; reçu chez lui par son père et sa mère pour que l'un, abusé par l'âge, lui donnât la bénédiction l'assurant de la soumission des siens, et que l'autre eût pour lui le penchant d'une pieuse affection ; mis en avant aussi par une décision fraternelle, puisqu'il avait estimé devoir céder sa nourriture à son frère — il appréciait assurément le mets par inclination naturelle, mais par bonté il céda à une demande ; pasteur fidèle au maître du troupeau, gendre attentionné pour son beau-père, ne renâclant pas au travail, frugal au repas, prenant les devants pour donner satisfaction, généreux pour fixer son salaire ; enfin il apaisa à ce point la colère de son frère qu'il obtint la faveur de celui dont il craignait les ressentiments.
Que dirai-je de Joseph qui avait assurément le désir de la liberté et supporta une servitude inévitable ? Quelle soumission dans l'esclavage, quelle constance dans la vertu, quelle obligeance dans sa prison ; il était sage dans l'interprétation des songes, modéré dans l'exercice du pouvoir, prévoyant dans l'abondance, juste dans la disette, ajoutant aux affaires l'ordre de la louange, et aux moments l'opportunité, apportant l'équité aux peuples par la modération dans les devoirs de sa charge !
Job aussi, sans reproche tout au long de la prospérité et de l'adversité, patient, reconnaissant et agréable à Dieu, était tourmenté par ses souffrances mais il se consolait.
David encore, courageux au combat, patient dans l'adversité, pacifique à Jérusalem, traitable dans la victoire, affligé dans le péché, prévoyant dans la vieillesse, observa les mesures des choses, les successions des moments à travers les tonalités de chacun des âges de la vie, de telle sorte qu'il m'apparaît que, exceptionnellement doux par son genre de vie non moins que par la douceur de son chant, il a laissé libre cours, pour Dieu, à l'immortelle mélodie de son mérite.
Les quatre vertus cardinales. Quel devoir des vertus fondamentales fit défaut à ces hommes ? De ces vertus, ils mirent au premier rang la prudence qui s'applique à la découverte du vrai et inspire le désir d'une science plus complète ; au second rang, la justice qui accorde son dû à chacun, ne réclame pas le bien d'autrui, néglige son utilité propre, afin de sauvegarder l'équité entre tous ; en troisième lieu, la force qui se distingue dans les activités de la guerre et dans la paix, par la grandeur et l'élévation de l'âme, et qui se signale par la vigueur physique ; au quatrième rang, la tempérance qui observe la mesure et l'ordre en tout ce que nous estimons devoir faire ou dire.