Or la grandeur de la justice peut être reconnue à ceci qu'elle ne fait acception ni de lieux, ni de personnes, ni de temps, elle que l'on sauvegarde même à l'égard des ennemis ; en telle sorte que, si l'on a décidé avec l'ennemi, ou du lieu ou du jour pour le combat, on estime contraire à la justice de prendre les devants ou sur le lieu ou dans le temps. Il importe en effet de savoir si quelqu'un est fait prisonnier à la suite de quelque bataille et d'une lutte sévère, ou bien l'est à la suite d'une faveur supérieure ou de quelque événement heureux, puisque l'on tire vengeance plus dure des ennemis plus durs et sans foi et de ceux qui ont nui davantage ; tel fut le cas des Madianites (2) qui, par l'entremise de leurs femmes, avaient fait tomber dans le péché la plupart des hommes du peuple juif ? aussi la colère de Dieu fondit-elle sur le peuple de nos pères ? et pour cette raison il arriva que Moïse, dans sa victoire, ne souffrît pas qu'aucun survécût ; mais que pour les Gabaonites3 qui avaient éprouvé le peuple de nos pères plutôt par la ruse que par la guerre, Josué ne les réduisit pas par le combat, mais les soumit à l'outrage d'une condition de dépendance ; tandis que pour les Syriens qui cernaient Elisée et que celui-ci avait introduits dans la ville ? frappés qu'ils étaient d'une cécité temporaire, ils ne pouvaient voir où ils entraient ? alors que le roi d'Israël voulait les massacrer, le prophète n'y consentit pas et lui dit : « Tu ne massacreras pas ceux que tu n'as pas faits prisonniers par ton glaive et ta lance : donne-leur du pain et de l'eau, qu'ils mangent, qu'ils boivent, qu'on les renvoie et qu'ils s'en aillent vers leur maître » ; cela dans l'intention que, provoqués par cette humanité, ils fissent preuve de reconnaissance. Finalement, les brigands Syriens cessèrent par la suite de venir sur la terre d'Israël .
Si donc la justice garde sa valeur même dans la guerre, combien plus doit-on la respecter dans la paix ! Et c'est ainsi que le prophète fit grâce à ceux qui étaient venus pour se saisir de lui. Voici en effet ce que nous lisons : le roi de Syrie avait envoyé son armée pour le cerner, ayant eu connaissance que c'était Elisée qui se mettait en travers de tous ses desseins et machinations. Or en voyant cette armée, Giezi, le serviteur du prophète, commença à s'inquiéter du péril de leurs vies. Mais le prophète lui dit : « Ne crains pas, car il y a plus de troupes avec nous qu'avec eux ». Et à la prière du prophète demandant que s'ouvrissent les yeux de son serviteur, ils s'ouvrirent. Et c'est ainsi que Giezi vit toute la montagne couverte de chevaux et de chars à l'entour d'Elisée. Et tandis que les Syriens descendaient, le prophète dit : « Que le Seigneur frappe de cécité l'armée de Syrie ». L'ayant obtenu, il dit aux Syriens : « Suivez-moi et je vous conduirai à l'homme que vous cherchez ». Et ils virent Elisée dont ils étaient impatients de se saisir ; et le voyant ils ne pouvaient s'en emparer. Il est donc clair que même dans la guerre il faut que la bonne foi et la justice soient respectées et que ce convenable ne peut exister si l'on viole la bonne foi.
Enfin même leurs adversaires, les anciens les nommaient d'un terme amène : ils les appelaient peregrini, étrangers. Les hostes, ennemis, en effet dans l'usage ancien étaient appelés peregrini, étrangers. Or cela même aussi nous pouvons dire que ce fut tiré de nos Écritures. Les Hébreux en effet appelaient leurs adversaires allophyli, c'est-à-dire avec un mot latin alienigenae, gens d'autre race. Ainsi dans le premier livre des Règnes, voici ce que nous lisons : « Et il arriva dans ces jours-là que alienigenae, des gens d'autre race se rassemblèrent pour le combat contre Israël ».
« Ainsi donc le fondement de la justice, c'est la foi » ; en effet les cœurs des justes méditent la foi et celui qui, étant juste, s'accuse, établit la justice sur la foi, de fait c'est alors que sa justice apparaît, chaque fois qu'il confesse la vérité . Car le Seigneur dit aussi par la voix d'Isaïe : « Voici que j'envoie une pierre pour fondement de Sion » , c'est-à-dire le Christ pour les fondements de l'Église. La foi de tous en effet est le Christ ; or l'Église est comme la forme de la justice : droit commun de tous, elle prie en commun, agit en commun, est tentée en commun ; ainsi, celui qui renonce à soi-même est lui-même juste, est lui-même digne du Christ. C'est pourquoi Paul aussi a établi le Christ pour fondement, afin que sur lui nous placions des œuvres de justice, car la foi est le fondement, mais dans les œuvres se trouve, ou l'iniquité si elles sont mauvaises, ou la justice si elles sont bonnes,