Ainsi donc la justice se rapporte au lien social et à la communauté du genre humain. On considère en effet le lien social en distinguant deux points de vue : la justice et la bienfaisance que l'on appelle aussi générosité et obligeance ; la justice me paraît plus grande, la générosité plus agréable ; celle-là s'attache à la sévérité, celle-ci à la bonté.
Mais cela même que les philosophes estiment le premier office de la justice, est chez nous proscrit. Ceux-ci disent en effet que telle est la première forme de la justice qu'on ne nuise à personne, si ce n'est provoqué par un préjudice, ce qu'exclut l'autorité de l'Évangile ! l'Écriture veut en effet que soit en nous l'esprit du Fils de l'homme qui est venu apporter la grâce et non porter préjudice.
Puis ils estimèrent comme une forme de la justice que l'on tienne les biens communs, c'est-à-dire les biens publics pour des biens publics et les biens privés pour des biens propres. Pas même cela n'est conforme à la nature : la nature en effet a répandu toutes choses en commun pour tous. Dieu a ordonné en effet que toutes choses fussent engendrées de telle sorte que la nourriture fût commune pour tous et que la terre par conséquent fût une sorte de propriété commune de tous. C'est donc la nature qui a engendré le droit commun et l'usage qui a fait le droit privé. Or sur ce point, disent les philosophes, les stoïciens ont pensé que les produits de la terre sont tous créés pour les besoins des hommes et que les hommes ont été engendrés pour les hommes afin qu'eux-mêmes puissent se rendre service les uns aux autres.
D'où tirèrent-ils cette affirmation si ce n'est de nos Écritures » ? Moïse a écrit en effet que Dieu dit : « Faisons l'homme à notre image et selon notre ressemblance, qu'il ait l'empire des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, et de toutes les bêtes qui se meuvent sur la terre ». Et David dit : « Tu as mis toutes choses sous ses pieds, les brebis et les bœufs, en outre aussi toutes les bêtes de la campagne, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer ». Ainsi donc ils ont appris de nos Écritures que toutes choses ont été soumises à l'homme et ils pensent, pour cette raison qu'elles ont été engendrées pour l'homme.
Que l'homme aussi a été engendré en vue de l'homme, nous l'avons trouvé dans les livres de Moïse, lorsque Dieu dit : « II n'est pas bon que l'homme soit seul, faisons lui une aide semblable à lui ». C'est donc pour lui prêter assistance que la femme fut donnée à l'homme afin qu'elle enfantât, en sorte que l'homme fût une assistance pour l'homme. Car, avant que la femme fût formée, il fut dit d'Adam : « II ne s'est pas trouvé d'aide semblable à lui », il ne pouvait obtenir en effet d'assistance pour l'homme que de l'homme. En conséquence, parmi tous les animaux, il ne s'est trouvé aucun animal semblable et, pour parler net, aucun aide de l'homme : ainsi donc le sexe féminin était attendu comme aide.
Ainsi donc selon la volonté de Dieu ou le lien de la nature, nous devons nous secourir mutuellement, rivaliser dans l'accomplissement des devoirs, mettre pour ainsi dire en commun tous les intérêts et, pour user du mot de l'Écriture, nous porter assistance l'un à l'autre ou bien par le zèle, ou bien par l'accomplissement du devoir, ou bien par l'argent, ou bien par les œuvres, ou bien de n'importe quelle manière, afin d'accroître l'agrément du lien social entre nous. Et que personne ne soit détourné du devoir, même par l'effroi du danger, mais qu'il tienne pour siennes toutes adversités ou prospérités. Ainsi le saint Moïse ne redouta pas, en faveur du peuple, d'entreprendre les lourdes guerres pour une patrie, ni ne trembla devant les armes d'un roi très puissant, ni ne s'effraya devant la fureur de la cruauté des barbares, mais il abandonna son propre salut pour rendre à son peuple la liberté.
Aussi est-il resplendissant, l'éclat de la justice qui, « née pour les autres plutôt que pour soi », vient en aide à notre communauté et à notre société ; elle occupe la haute place pour tenir toutes choses soumises à son jugement, porter secours aux autres, apporter de l'argent, ne pas repousser les devoirs, assumer les périls d'autrui.
Qui ne désirerait occuper cette citadelle de la vertu si la cupidité, venue la première, n'affaiblissait et ne faisait plier la vigueur d'une si grande vertu ? Et en effet, en désirant augmenter nos ressources, accumuler de l'argent, accaparer les terres par nos propriétés, l'emporter par la richesse, nous avons dépouillé le beau vêtement de la justice, nous avons perdu la bienfaisance commune : Comment en effet peut-il être juste, celui qui s'applique à enlever à autrui ce qu'il cherche pour soi ?
La volonté de puissance aussi amollit la beauté virile de la justice : Comment en effet peut-il intervenir en faveur des autres, celui qui s'efforce de se soumettre les autres, et porter secours au faible contre les puissants, celui qui, personnellement, cherche à faire peser sa puissance sur la liberté ?