C'est pourquoi nous voulons démontrer, si nous le pouvons, qu'il y a, dans les Écritures divines, trois genres d'hommes qui reçoivent l'injure. L'un est formé de ceux que le pécheur invective, insulte, attaque. Chez ces hommes, à cause du déni de justice, le sentiment de l'honneur grandit, le ressentiment s'accroît. Semblables à ceux-ci sont des gens très nombreux appartenant à cet ordre, à mon rang. De fait, si quelqu'un me fait injure, à moi qui suis faible, peut-être, bien que faible, pardonnerai-je l'injure qui m'est faite ; si c'est une accusation qu'il me lance, je ne suis pas assez grand pour me satisfaire de ma propre conscience, même si je me sais étranger à cette accusation, mais je désire effacer la tache faite à mon honneur d'homme libre, en faible que je suis. J'exige donc « œil pour œil, dent pour dent » et je rends l'insulte par l'insulte.
Mais s'il est vrai que je suis homme qui progresse, bien que non encore parfait, je ne retourne pas l'outrage ; et si l'adversaire répand l'insulte et submerge mes oreilles d'outrages, pour moi, je me tais et ne réponds rien.
Mais dans l'hypothèse où je suis parfait — je parle par manière d'exemple, car en réalité je suis faible — dans l'hypothèse donc où je suis parfait, je bénis qui maudit comme bénissait aussi Paul qui dit : « On nous maudit et nous bénissons ». Il avait entendu en effet celui qui disait : « Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous calomnient et vous persécutent ». C'est pourquoi donc Paul supportait et endurait la persécution pour la raison qu'il dominait et adoucissait l'affectivité humaine en vue de la récompense proposée, afin de devenir fils de Dieu, s'il avait aimé son ennemi.
Toutefois nous pouvons également enseigner que le saint David, en ce genre aussi de vertu, ne fut pas inférieur à Paul. Lui qui d'abord assurément, quand le fils de Semei le maudissait et lui lançait des accusations, se taisait, s'humiliait et faisait silence sur ses bonnes actions , c'est-à-dire sur la conscience de ses bonnes œuvres ; et qui ensuite souhaitait qu'on le maudît parce que par cette malédiction il gagnait la miséricorde divine.
Vois d'autre part comment il conserva et l'humilité et la justice et la prudence pour mériter la grâce de la part du Seigneur. D'abord il dit : « II me maudit pour la raison que le Seigneur lui a dit de maudire ». Tu constates l'humilité : ce qui est commandé par Dieu, c'est avec égalité d'âme, comme un petit esclave, qu'il estimait devoir le supporter. De nouveau il dit : « Voici que mon fils qui est sorti de mes entrailles, en veut à ma vie ». Tu constates la justice ; si en effet nous endurons de la part des nôtres des maux bien pénibles, pourquoi subissons-nous avec indignation ceux qui nous sont infligés par des étrangers ? En troisième lieu il déclare : « Laisse-le maudire parce que le Seigneur le lui a dit, afin qu'il voie mon humiliation, et le Seigneur me payera en retour pour prix de cette malédiction ». Non seulement il supporta celui qui l'insultait, mais encore il laissa, sans lui faire de mal, celui qui lui jetait des pierres et le suivait ; bien plus, après la victoire, à celui qui lui demandait grâce, il pardonna volontiers.
J'ai introduit ce texte avec l'intention de montrer que, dans l'esprit de l'Évangile, le saint David, non seulement ne fut pas offensé, mais encore fut reconnaissant à l'endroit de celui qui l'insultait et fut charmé plutôt qu'irrité par des injures pour prix desquelles il estimait qu'une récompense lui serait donnée. Mais cependant, si parfait qu'il fût, il recherchait plus de perfections encore. Il s'échauffait sous la souffrance de l'injure, en homme, mais il remportait la victoire, en bon soldat ; il résistait, en courageux athlète. Or le but final de sa patience était l'attente des promesses et c'est pourquoi il disait : « Fais-moi connaître, Seigneur, quels sont mon but final et le nombre de mes jours, afin que je sache ce qui manque à mon compte ». Il recherche le but final des promesses célestes ou celui du temps où chacun ressuscite à son rang : « En prémices le Christ, ensuite ceux qui appartiennent au Christ, qui ont cru en son avènement, puis ce sera la fin ». C'est en effet après la remise du règne au Dieu et Père, et après l'anéantissement de toutes les puissances, comme dit l'apôtre, que commence la perfection. Ici donc l'embarras, ici la faiblesse, même des parfaits, là le comble de la perfection. C'est pourquoi il est en quête aussi des jours de la vie éternelle, de ces jours qui sont et non de ceux qui passent, afin de connaître ce qui manque à son compte, ce qu'est la terre de la promesse, portant des fruits qui durent toujours, ce qu'est la première demeure près du Père, ce que sont la seconde et la troisième en lesquelles chacun se repose en proportion de ses mérites.
II nous faut donc désirer ces réalités en lesquelles se trouve la perfection, en lesquelles se trouve la vérité . Ici c'est l'ombre, ici l'image, là la vérité : l'ombre est dans la Loi, l'image dans l'Évangile, la vérité dans les réalités célestes. Auparavant on offrait un agneau, on offrait un Jeune taureau, maintenant c'est le Christ qu'on offre, mais on l'offre comme homme, comme subissant la passion ; et lui-même, comme prêtre, s'offre pour remettre nos péchés, ici en image, mais en vérité là où il intervient comme avocat en notre faveur, auprès du Père. Ici donc nous marchons dans l'image, nous voyons en image, mais là ce sera face à face , où se trouve le comble de la perfection, car toute perfection réside dans la vérité.