N'est-il pas injuste celui qui donne la récompense avant que le combat ait été achevé ? C'est pourquoi le Seigneur dit dans l'Évangile : « Bienheureux les pauvres en esprit parce que le royaume des cieux est à eux » ? il n'a pas dit : Bienheureux les riches, mais bienheureux les pauvres ; ainsi le bonheur commence, selon le jugement de Dieu, où l'on voit la misère, selon le jugement des hommes ? « Bienheureux ceux qui ont faim parce qu'ils seront rassasiés. Bienheureux ceux qui pleurent parce qu'ils auront leur consolation. Bienheureux les miséricordieux parce que Dieu leur fera miséricorde. Bienheureux les hommes au coeur pur parce qu'ils verront Dieu. Bienheureux ceux qui souffrent persécution à cause de la justice, parce que le royaume des cieux est à eux. Bienheureux êtes-vous quand on vous insultera et persécutera et quand on dira toute sorte de mal contre vous, à cause de la justice. Réjouissez-vous et exultez parce que votre récompense est abondante dans le ciel . » C'est une récompense future et non présente, dans le ciel, et non sur terre, qu'il a promis de remettre. Pourquoi demandes-tu ici ce qui est dû là ? Pourquoi réclames-tu la couronne avec trop de hâte, avant de vaincre ? Pourquoi désires-tu te nettoyer de la poussière ? pourquoi désires-tu te reposer ? Pourquoi es-tu empressé de festoyer avant que la course soit achevée ? Le peuple regarde encore, les athlètes sont encore dans l'arène, et toi déjà tu aspires au repos ?
Mais peut-être diras-tu : Pourquoi les impies sont-ils dans la joie ? Pourquoi sont-ils dans l'abondance ? Pourquoi ne peinent-ils pas eux aussi avec moi ? Parce que ceux qui ne se sont pas inscrits pour gagner la couronne, ne sont pas tenus à la peine du combat, ceux qui ne sont pas descendus dans le stade, ne s'oignent pas d'huile et ne se couvrent pas de poussière . Mais l'épreuve attend ceux à qui la gloire est réservée. Ceux qui se parfument ont l'habitude d'être spectateurs, non pas de combattre, non pas de supporter le soleil, la chaleur, la poussière, les pluies. Ainsi donc, les athlètes eux aussi pourront dire : Venez, peinez avec nous ; mais les spectateurs répondront : Nous, ici, pour le moment, sommes vos juges, mais vous, si vous êtes vainqueurs, c'est sans nous que vous réclamerez la gloire de la couronne.
Ceux donc qui ont mis tous leurs soins dans les plaisirs, dans l'abondance, les vols, les gains, les honneurs, sont plutôt des spectateurs que des combattants : ils font l'économie de la peine, mais ils ne font pas le bénéfice de la vertu. Ils choient leur loisir, ils accumulent par la ruse et la malhonnêteté des monceaux de richesses mais ils acquitteront le châtiment, fut-il tardif, de leur méchanceté. Leur repos est aux enfers, mais le tien dans le ciel, leur demeure dans le tombeau, mais la tienne dans le paradis. Aussi Job dit-il bien qu'ils veillent dans leur tombe, car ils ne peuvent connaître le sommeil du repos, sommeil dont a dormi celui qui est ressuscité.
Ainsi donc ne juge pas comme un enfant, ne parle pas comme un enfant, ne pense pas comme un enfant, ne réclame pas comme un enfant ce qui appartient à un âge postérieur. La couronne appartient aux parfaits : attends que « vienne ce qui est parfait ' », lorsque, non pas « à travers une image, de façon mystérieuse » mais « face à face », tu pourras connaître la beauté même de la vérité dévoilée. Alors sera révélé pour quelle raison celui-ci fut riche qui était malhonnête et voleur du bien d'autrui, pour quelle raison un autre fut puissant, pour quelle raison celui-ci fut comblé d'enfants, celui-là porté par les honneurs.
Ce fut peut-être pour qu'il soit dit au voleur : Tu étais riche, pour quelle raison volais-tu les biens d'autrui ? L'indigence ne t'a pas poussé, le dénuement ne t'a pas contraint. Ne t'ai-je pas fait riche précisément pour que tu ne puisses avoir d'excuse ? Ce fut peut-être pour qu'il soit dit aussi au puissant : Pourquoi n'as-tu pas assisté la veuve, les orphelins également qui souffraient l'injustice ? Est-ce que par hasard tu étais faible ? Est-ce que par hasard, tu ne pouvais porter secours ? Je t'ai fait puissant précisément, pour que tu ne fasses pas violence, mais pour que tu repousses la violence. N'est-ce pas pour toi qu'il est écrit : « Délivre celui qui subit l'injustice » ? N'est-il pas écrit : « Délivrez le pauvre et libérez l'indigent de la main du pécheur »? Ce fut peut-être pour qu'il soit dit aussi à l'homme dans la prospérité : Je t'ai comblé d'enfants et d'honneurs, je t'ai accordé la santé du corps ; pourquoi n'as-tu pas suivi mes préceptes ? Mon serviteur, « que t'ai-je fait ou en quoi t'ai-je contristé ? ». N'est-ce pas moi qui t'ai donné des enfants, pourvu d'honneurs, gratifié de la santé ? Pourquoi me reniais-tu ? Pourquoi pensais-tu que ta conduite n'arrivait pas à ma connaissance ? Pourquoi retenais-tu mes dons et méprisais-tu mes commandements ?
L'on peut enfin relever ces traits chez le traître Judas, qui fut choisi comme apôtre parmi les douze et qui avait en garde la cassette de l'argent, pour le distribuer aux pauvres ; cela, afin qu'il ne parût point avoir livré le Seigneur, en étant dans la situation d'un homme privé d'honneurs ou dans celle d'un homme indigent. Et c'est précisément pour que le Seigneur fût justifié en lui, qu'il lui accorda tout cela : de la sorte, en n'étant pas dans la situation d'un homme aigri par l'injustice, mais dans celle d'un homme qui a trahi sa grâce, il était coupable d'une plus grande offense.