Belle est donc la vertu de modestie et doux son agrément, elle qui apparaît non seulement dans les actes, mais encore dans les propos eux-mêmes : empêchant que tu ne dépasses la mesure dans la parole, que ton discours ne fasse entendre quelque chose d'inconvenant. L'image de l'âme en effet resplendit généralement dans les paroles. La modération tempère le son même de la voix de peur qu'une voix trop forte ne choque l'oreille de quelqu'un. Enfin, dans l'art même du chant, la première règle est celle de la modestie ; bien plus, elle l'est dans tout usage de la parole en sorte que l'on se mette progressivement à psalmodier .* ou à chanter ou enfin à parler, pour que des débuts modestes recommandent la suite.
Le silence lui-même aussi, où se trouve le repos de toutes les autres vertus, est l'acte le plus grand de la modestie. En conséquence, si on l'impute à la puérilité ou à l'orgueil, on le donne pour une honte ; mais si on l'impute à la modestie, on le tient pour un mérite. Elle se taisait, Suzanne, au milieu des périls, et estimait la perte de la modestie plus grave que la perte de la vie, et ne jugeait pas devoir préserver son salut au péril de sa pudeur. A Dieu seul elle parlait, devant qui pouvait s'exprimer sa chaste modestie ; elle se détournait de regarder le visage des hommes ; la modestie en effet réside aussi dans les yeux, en sorte que la femme ne veut pas voir les hommes ni en être vue.
Mais que personne ne pense que ce mérite n'appartient qu'à la seule chasteté. La modestie est en effet la compagne de la pureté et par son alliance avec elle la chasteté est elle-même plus assurée. La pudeur est en effet, pour guider la chasteté, une bonne compagne qui, si elle campe même devant ce qui constitue les premiers dangers, ne permet pas que la pureté soit attaquée. Cette pudeur, la toute première, au moment même de faire connaissance, recommande la mère du Seigneur aux lecteurs et, à la manière d'un témoin sûr, prouve qu'elle était digne d'être choisie pour une telle fonction : parce qu'elle est dans sa chambre, parce qu'elle est seule, parce que, saluée par l'ange, elle se tait et qu'elle est émue à son entrée, parce qu'à la vue d'un homme le regard de la vierge se trouve déconcerté. C'est pourquoi, si humble qu'elle fût, cependant à cause de sa modestie, elle ne rendit pas le salut et ne fournit aucune réponse, si ce n'est lorsqu'elle eut connaissance de sa mission d'enfanter le Seigneur, et c'était pour apprendre la manière dont cela s'accomplirait, mais non pas pour prolonger la conversation.
Dans notre prière même, la modestie plaît beaucoup, elle fait obtenir beaucoup de crédit auprès de notre Dieu. N'est-ce pas elle qui mit en valeur le publicain et recommanda celui qui n'osait pas même lever les yeux au ciel ? Pour cette raison il est justifié au jugement du Seigneur plutôt que ce pharisien qu'enlaidit la prétention. Et pour cette raison prions « dans l'incorruptibilité d'une âme paisible et modérée qui est opulente aux yeux de Dieu », comme dit Pierre. Grande est donc la modération : bien qu'elle se tienne assez en deçà même de son droit, ne s'arrogeant rien, ne revendiquant rien, et qu'elle se tienne d'une certaine manière assez à l'étroit à l'intérieur de ses propres possessions, elle est riche devant Dieu, devant qui personne n'est riche. La modération est riche parce qu'elle est part de Dieu. Paul aussi a prescrit que la prière soit présentée « avec modestie et discrétion ». Il veut que cette vertu soit première, et comme le guide de la prière que l'on va faire, afin que la prière du pécheur ne soit pas glorieuse mais présente pour ainsi dire la teinte de la pudeur et mérite un crédit d'autant plus considérable, qu'elle offre plus de modestie au souvenir de la faute.
II faut encore, dans le mouvement, le geste, la démarche eux-mêmes, observer la modestie. On discerne en effet, dans l'attitude du corps, la disposition de l'âme. C'est à partir de là qu'on juge « l'homme caché de notre cœur », ou plus léger ou plus avantageux ou plus agité ou au contraire plus sérieux, plus constant, plus chaste, plus mûr. Et ainsi le mouvement du corps est une sorte de langage de l'âme.
Vous vous rappelez, chers fils, un certain ami : bien qu'il parût se recommander par l'application à ses devoirs, cependant je ne l'admis pas dans le clergé pour ce seul motif que son geste était très inconvenant. Vous vous rappelez un autre aussi : l'ayant trouvé déjà clerc, j'ordonnai que jamais il ne me précédât, car il blessait mes yeux comme par une sorte de coup que me portait sa démarche insolente. C'est ce que je dis, en le rendant après l'incident à sa fonction. Je ne retins que cela et mon jugement ne me trompa pas : l'un et l'autre en effet se retirèrent de l'Église, de telle sorte que la félonie de l'âme se manifestait telle qu'elle se révélait par la démarche. Et de fait, l'un au temps de l'attaque arienne , déserta la foi ; l'autre, par attachement à l'argent, pour ne pas encourir le jugement de l'évêque , nia qu'il fût nôtre. Dans leur démarche éclataient l'image de la légèreté, un certain air de bouffons affairés.
II en est aussi qui, en marchant lentement, imitent les gestes des histrions et pour ainsi dire certains porteurs de procession et les mouvements des statues qui branlent, en sorte que chaque fois qu'ils franchissent un pas, ils paraissent observer certaines cadences.
Je ne pense pas non plus qu'il soit beau de marcher en courant, si ce n'est lorsque l'exige le motif de quelque danger ou la juste nécessité. De fait nous voyons la plupart du temps les gens pressés, à bout de souffle, contracter leur visage ; et s'ils n'ont pas le motif d'une hâte nécessaire, ils ont un défaut qui heurte justement. Toutefois je ne parle pas de ceux dont l'empressement exceptionnel est motivé, mais de ceux dont l'empressement perpétuel et ininterrompu tourne en seconde nature. Je n'approuve donc ni chez les premiers ces sortes d'imitations de statues, ni chez les seconds ces sortes de culbutes d'acrobates.
II existe aussi une démarche louable où résident un air d'autorité, l'assurance de la gravité, l'empreinte de la tranquillité, à condition toutefois que soient absentes l'application et la recherche, mais que le mouvement soit net et simple ; en effet, rien d'affecté ne plaît. Que la nature commande le mouvement. Si quelque défaut, bien sûr, se trouve dans la nature, que l'habileté le réforme, de telle sorte que soit absent l'artifice, mais que la correction ne soit point absente.
Que si l'on considère encore ces sujets avec plus de profondeur, combien davantage faut-il se garder que quelque vilain propos ne sorte de la bouche ; cela en effet souille gravement l'homme. Ce n'est pas, de fait, la nourriture qui salit , mais le dénigrement injuste, mais l'obscénité des paroles. Tout cela fait honte même au vulgaire. Dans l'accomplissement du devoir de notre charge, en vérité, il n'est aucune parole, tombant de façon malséante, qui ne heurte la modestie. Mais non seulement nous ne devons nous-mêmes rien dire d'inconvenant, mais nous ne devons pas même prêter l'oreille à des propos de ce genre. C'est ainsi que Joseph, pour ne pas entendre des paroles incompatibles avec sa modestie, s'enfuit en abandonnant son vêtement . Car celui qui se plaît à écouter, provoque autrui à parler.
Le fait aussi de saisir ce qui est laid, fait très grande honte. Quant à regarder quelque chose de ce genre qui, fortuitement, se présente, quelle horreur I Ainsi donc ce qui déplaît dans les autres, peut-il par hasard plaire en soi-même ? La nature elle-même ne nous instruit-elle pas, qui a développé, de façon parfaite assurément, toutes les parties de notre corps afin, à la fois, de pourvoir à la nécessité et de rehausser la beauté ? Mais du moins a-t-elle laissé accessibles et découvertes les parties qui seraient belles à la vue, où ressortiraient le sommet de la beauté, comme placé en une sorte de citadelle, l'agrément de la physionomie et l'air du visage ; et dont l'emploi pour l'action serait tout prêt ; quant à celles où s'accomplirait l'obéissance de la nature à la nécessité, afin qu'elles n'offrissent pas le spectacle de leur laideur, pour une part, la nature les éloigna et les cacha pour ainsi dire dans le corps lui-même, et pour une part elle enseigna et persuada de les couvrir 33.
Ainsi donc la nature elle-même n'est-elle pas maîtresse de modestie ? C'est d'après son exemple que la modération des hommes — qui a tiré son nom, je crois, de modus, mode ou façon de connaître ce qui convient — a couvert et caché ce qu'elle a trouvé dissimulé dans cette structure de notre corps. Telle cette ouverture qu'il fut dit au juste Noé de pratiquer sur le côté, dans cette arche où se trouve l'image ou de l'Église ou de notre corps : par cette ouverture sont évacués les restes des aliments. L'auteur de la nature a donc veillé à notre modestie de telle sorte, maintenu le convenable et la beauté dans notre corps de telle sorte qu'il éloignait derrière le dos certains conduits et issues de nos intestins et les écartait de notre vue, afin que les fonctions naturelles n'offusquassent point les regards de nos yeux. A ce sujet l'apôtre dit bien : « Les membres du corps qui paraissent plus faibles sont plus nécessaires, et les membres du corps que nous jugeons moins nobles sont ceux que nous entourons d'un plus grand honneur, et nos membres qui ne sont pas honorables jouissent d'une plus grande honorabilité. » C'est en effet par l'imitation de la nature que le savoir-faire a augmenté l'agrément du corps. Or nous avons expliqué cela, dans un autre passage de manière plus profonde encore, à savoir que non seulement nous cachons aux yeux les membres que nous recevons pour les cacher, mais encore que nous jugeons inconvenant d'employer les noms qui les désignent, eux et leurs usages.
Car si c'est par hasard que ces parties du corps sont découvertes, la modestie est confondue ; si c'est intentionnellement, on y voit de l'impudeur. C'est pourquoi le fils de Noé, Charn, s'attira le ressentiment de son père, parce qu'il rit, en voyant sa nudité ; tandis que ceux qui couvrirent leur père, reçurent la faveur de sa bénédiction . D'où l'usage ancien dans la ville de Rome et dans la plupart des cités, que les enfants — fils pubères ou gendres — ne se baignassent point avec leurs pères, de peur que n'en fussent amoindris l'autorité et le respect du père ; d'ailleurs la plupart des gens se couvrent même au bain autant qu'ils peuvent, afin que même là où le corps est nu tout entier, ce genre de partie ne soit pas découvert.
Les prêtres aussi d'après l'ancien usage, comme nous le lisons dans l'Exode, prenaient des caleçons, comme il fut dit à Moïse par le Seigneur : « Tu leur feras des caleçons de lin pour couvrir ce qui fait honte à la pudeur. Ils iront depuis les reins jusqu'aux cuisses ; Aaron et ses fils en auront quand ils entreront dans la tente de l'alliance, et lorsqu'ils s'approcheront de l'autel du Saint pour offrir le sacrifice, et ils ne se chargeront pas d'un péché, de peur qu'ils ne meurent . » Ce que quelques-uns d'entre nous observent encore, rapporte-t-on, mais la plupart pensent, d'après une exégèse spirituelle, que cette parole avait en vue la préservation de la modestie et la garde de la chasteté.