S'il est digne d'éloge de montrer une âme réservée devant ces cupidités, combien est-il plus remarquable d'obtenir l'affection de la foule par une générosité qui ne soit ni prodigue à l'égard des importuns ni restreinte à l'égard de ceux qui sont dans le besoin !
Mais il existe des genres très nombreux de générosité : non seulement l'organisation et la distribution de secours alimentaires à ceux qui manquent de quoi fournir à la dépense quotidienne pour pouvoir sustenter leur vie, mais encore l'assistance et l'aide à ceux qui éprouvent de la honte à montrer publiquement qu'ils sont gênés, dans la mesure où l'on n'épuise par les secours rassemblés pour tous les indigents. Je parle en effet de celui qui est à la tête de quelque fonction — par exemple s'il remplit les devoirs d'un prêtre ou d'un dépensier — afin qu'il dise de ces gens quelques mots à l'évêque et ne repouse pas celui qu'il saurait placé dans quelque nécessité ou, après un revers de fortune, réduit à l'urgence de la pauvreté, surtout s'il est tombé dans cette disgrâce, non point par prodigalité de jeunesse, mais en raison d'un vol par quelqu'un et de la perte de son patrimoine, en telle sorte qu'il ne puisse assurer la dépense de chaque jour.
C'est encore le comble de la générosité, de racheter des captifs, de les arracher aux mains de l'ennemi, de soustraire des hommes au massacre et surtout des femmes au déshonneur, de racheter des enfants pour leurs parents, des parents pour leurs enfants, de restituer des citoyens à leur patrie. On a trop connu cela avec la dévastation de l'Illyrie et de la Thrace : combien de captifs étaient à vendre partout, dans tout l'univers ! Si on les ramenait, ne pourraient-ils pas atteindre le nombre des habitants d'une province ? Il y eut cependant des gens pour vouloir ramener à l'esclavage, même ceux que les églises avaient rachetés, gens plus rigoureux que la captivité elle-même, capables de porter envie à la miséricorde d'autrui. Eux-mêmes s'ils étaient arrivés en captivité, seraient esclaves, tout libres qu'ils sont ; s'ils avaient été vendus, ils ne refuseraient pas le service de l'esclavage. Et ils veulent rompre la liberté d'autrui, eux qui ne pourraient rompre leur propre esclavage, à moins par hasard qu'il plût à leur acheteur de percevoir un paiement, auquel cas toutefois l'esclavage n'est pas rompu mais racheté.
C'est donc une générosité toute particulière, de racheter des captifs — et surtout à un ennemi barbare qui n'accorde rien d'humain en vue de la miséricorde, si ce n'est ce que la cupidité a réservé en vue du rachat — d'endosser des dettes, si le débiteur n'est pas solvable et contraint à un acquittement qui est dû en vertu du droit et désespéré du fait de la pauvreté, de nourrir les petits enfants, de protéger les orphelins.
Il en est encore qui, pour protéger leur chasteté, établissent dans le mariage les jeunes filles privées de leurs parents, les aident non seulement par leur dévouement, mais encore par la dépense qu'ils font. Il existe encore ce genre de générosité, qu'enseigne l'apôtre, à savoir que : « Si quelque croyant a près de lui des veuves, qu'il les secoure afin que l'Eglise n'ait pas la charge de leur entretien, en sorte qu'elle puisse suffire à celles qui sont vraiment veuves ».
Ainsi donc cette sorte de générosité est utile, mais n'est pas commune à tout le monde. Il est en effet beaucoup de gens, même des hommes de bien, qui ont de maigres revenus, qui se contentent, assurément, de peu pour leur usage personnel, mais qui ne sont pas capables de fournir un soulagement à la pauvreté d'autrui. Toutefois un autre genre de bienfaisance est à leur portée, grâce auquel ils peuvent aider celui qui se trouve en dessous d'eux. Il existe en effet une double générosité : l'une qui aide en fournissant une chose, c'est-à-dire en se servant de son argent ; l'autre qui se dépense par la contribution de ses œuvres, qui est souvent beaucoup plus brillante et beaucoup plus illustre.
Avec combien plus d'éclat Abraham recouvra-t-il, par la victoire des armes, son neveu captif, que s'il l'avait racheté ! Avec combien plus d'utilité le saint Joseph aida-t-il le roi Pharaon par le conseil de la prévoyance, que s'il avait apporté de l'argent ! L'argent en effet n'a pas acheté l'abondance d'une seule cité, mais la prévision a repoussé, au long de cinq années, la famine de l'Egypte toute entière .
Or l'argent s'épuise facilement, tandis que les conseils ne connaissent pas le tarissement. Ceux-ci s'accroissent par l'usage, tandis que l'argent s'amenuise, fait défaut rapidement et abandonne l'obligeance elle-même, en telle sorte que plus nombreux sont ceux à qui tu as voulu distribuer, moins nombreux sont ceux que tu aides — et que souvent te manque ce que tu as pensé devoir donner à un autre. Quant à l'alliance du conseil et de l'action, plus nombreux sont ceux sur qui s'en répand l'effet, plus elle demeure surabondante, et le courant en revient à sa source. En effet la fécondité de la prudence reflue sur elle-même et, plus nombreux sont ceux pour qui elle a coulé, plus devient efficace tout ce qui en reste.