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Les Devoirs des ministres

OFFM · Ambroise de Milan · 391 · FR · 550 paragraphes · Psaumes : Vulgate · livres-mystiques.com ↗

Il est donc clair qu'il doit y avoir une mesure de la générosité pour que la bienfaisance ne devienne pas inu- tile. Il faut qu'on s'en tienne à la modération, les prêtres surtout, afin qu'ils ne distribuent pas par esprit de vanité, mais par esprit de justice. Nulle part en effet n'existe plus grande avidité de la demande : les gens viennent en bonne santé, viennent sans avoir aucune raison, si ce n'est celle d'errer, et veulent épuiser les secours destinés aux pauvres, réduire à rien la dépense en leur faveur, et non contents de peu, ils réclament davantage, cherchant à obtenir, par l'étalage de leurs vêtements, un appui à leur requête et, par la simulation sur leurs origines, marchandant des accroissements de gains. Si l'on accorde aisément confiance à ces gens, l'on vide rapidement, au détriment de l'entretien des pauvres, les réserves de l'avenir. Qu'il y ait une mesure de la bienfaisance afin que ces gens ne se retirent pas sans rien et que la subsistance des pauvres ne passe pas en profits d'escrocs. Que l'on use d'une pondération telle que l'on ne néglige pas le sens de l'humain et que l'on n'abandonne pas la misère.

La plupart simulent des dettes : qu'il y ait une enquête sur la vérité. Se plaignent-ils d'avoir été dépouillés par suite de brigandages : que le dommage en fasse foi ou bien la connaissance de la personne afin qu'on l'aide plus volontiers. Il faut faire profiter les excommuniés, de la dépense de la charité, si le moyen de se nourrir leur fait défaut. Et ainsi celui qui observe la mesure n'est chiche pour personne, mais large pour tous. Nous ne devons pas en effet prêter nos seules oreilles pour écouter les voix de ceux qui sollicitent, mais aussi tourner les yeux pour regarder les misères. Pour celui qui agit bien, l'infirmité crie plus fort que la voix du pauvre. Il ne peut se faire en vérité que l'indiscrétion des braillards n'arrache davantage; toutefois que la place ne soit pas toujours faite à l'effronterie. Il faut voir celui qui ne te voit pas, rechercher celui qui rougit d'être vu. Que celui-là aussi qui est enfermé en prison accourre à ta pensée, que celui qui est atteint par la maladie trouve un écho dans ton âme, lui qui ne peut le trouver dans tes oreilles.

Plus le peuple t'aura vu agir, davantage il t'aimera. Je sais que la plupart des prêtres qui ont plus donné, ont plus été dans l'abondance, parce que quiconque voit quelqu'un qui agit bien lui apporte, à lui précisément, ce qu'il distribuera par devoir de sa charge, en étant certain que son geste de miséricorde arrive jusqu'au pauvre : personne en effet ne veut que sa contribution profite à tout autre qu'au pauvre. Car s'il voit quelque administrateur, ou bien donner sans mesure, ou bien trop garder, l'une et l'autre conduite lui déplaît : soit qu'en distributions excessives, il dissipe les fruits de la peine d'autrui, ou qu'il les amasse en trésors. Ainsi donc, de même qu'il faut tenir la mesure de la générosité, de même faut-il aussi donner de l'éperon. La plupart du temps, il faut, semble-t-il, appliquer la mesure dans l'intention de pouvoir faire, tous les jours, ce bien que tu fais, et dans l'intention de ne pas enlever à la misère ce que tu as accordé à la prodigalité ; il faut donner de l'éperon pour ce motif que l'argent est d'une meilleure efficacité dans la nourriture d'un pauvre, que dans le trésor d'un riche. Garde-toi d'enfermer à l'intérieur de ta cassette le salut des indigents et d'ensevelir, comme en un tombeau, la vie des pauvres.

Joseph aurait pu faire don de toutes les ressources de l'Egypte et prodiguer les trésors royaux. Toutefois il ne voulut pas apparaître prodigue du bien d'autrui : il préféra vendre le blé plutôt qu'en faire don à ceux qui avaient faim, car s'il avait fait don à quelques-uns, il aurait manqué aux plus nombreux. Il adopta cette générosité afin d'avoir par là en abondance pour tous. Il ouvrit les greniers pour que tous achetassent un supplément de blé, afin d'éviter qu'en recevant gratuitement, ils n'abandonnassent la culture des terres, parce que celui qui use du bien d'autrui, délaisse le sien propre.

C'est pourquoi il amassa d'abord l'argent de tous, puis tout le reste du cheptel ; il acquit enfin, pour le compte du roi, les droits des terres, non pour les dépouiller tous de leur bien, mais pour assurer un bien public, établir un impôt afin par là qu'ils puissent posséder plus sûrement leurs biens. Et cela fut agréé de telle sorte par tous ceux à qui il avait acheté leurs terres, qu'ils n'y voyaient pas la vente de leur droit, mais la rançon de leur salut. Ils dirent finalement : « Tu nous a rendus à la vie, nous avons trouvé grâce aux yeux de notre maître ». De fait, en ce qui concerne leur propriété, ils n'avaient rien abandonné, eux qui en retour avaient reçu un droit ; et en ce qui concerne leur intérêt, ils n'avaient rien perdu, eux qui avaient acquis la durabilité.

O le grand homme qui n'a pas recherché la gloire temporaire d'une générosité prodigue, mais a établi l'avantage durable de la prévoyance. Il fit en sorte en effet que les populations s'aidassent de leurs propres impôts et que, pas même en temps de misère, elles n'attendissent des secours étrangers. Mieux valait en effet apporter quelque chose de ses récoltes que de tout abandonner de son droit. Il fixa au cinquième la contribution, se montrant à la fois fort pénétrant dans la prévoyance et fort généreux dans l'imposition. Finalement l'Egypte ne subit jamais dans la suite, famine de ce genre.

De quelle façon remarquable en outre il comprit les choses à venir ! Tout d'abord avec quelle ingéniosité, interprête du songe du roi, il exprima la vérité ! Le premier songe du roi était celui-ci : Sept vaches remontaient du fleuve, belles à voir, le corps bien nourri, et paissaient au bord du fleuve. D'autres aussi, génisses laides à voir, le corps amaigri, à la suite de ces vaches remontaient du fleuve et paissaient auprès d'elles sur le bord même de la rive ; et il vit ces génisses chétives et étiques dévorer celles qui l'emportaient par leur corpulen-ce et leur beauté. Et le second songe était celui-ci : Sept épis bien nourris, de premier choix et de qualité, sortaient de terre et à leur suite sept épis étiques, versés par le vent et moisis, tentaient de s'adjoindre aux premiers ; et il vit que les épis vides et chétifs dévorèrent les épis florissants et pleins.

Ce songe, le saint Joseph l'expliqua ainsi, à partir de l'idée que les sept vaches étaient sept années et les sept épis, de la même manière, sept années, en tirant son interprétation des périodes de la mise bas et de la récolte : en effet la mise bas de la vache représente une année, et la récolte de la moisson achève une année entière. Et ces vaches remontaient du fleuve pour cette raison que les jours, les années et les périodes passent à la manière des fleuves et coulent rapidement. C'est pourquoi il déclare que sept premières années de terre productive viendront, fertiles et fécondes; mais qu'à leur suite, sept autres années viendront, stériles et infécondes, dont la stérilité s'approprierait l'abondance des précédentes. Et en vue de cela, il donna l'avertissement qu'il fallait pourvoir à amasser, au cours des années particulièrement productives, une réserve de blé qui pût subvenir au dénuement de l'infécondité à venir.

Qu'admirerais-je d'abord ? L'intelligence avec laquel-le, en soi-même, il pénétra le fond de la vérité , ou bien la sagesse avec laquelle il pourvut à une misère si rigoureuse et si durable, ou bien sa vigilance et sa justice : avec la première, au prix d'une charge tellement lourde pour lui, il assembla des approvisionnements si considérables, et avec la seconde, il maintint l'égalité parmi tous ! Car que dirais-je de sa grandeur d'âme ? Vendu par ses frères pour la servitude, il ne rendit pas l'outrage mais repoussa leur famine. Que dire de sa douceur ? Il réclama la présence de son frère bien-aimé en usant d'une pieuse tromperie : il fit adroitement simuler un vol, et déclara ce frère coupable du larcin, afin de le retenir comme otage de sa faveur .

Aussi est-ce à juste titre que son père lui dit : « C'est un fils qui a grandi, mon fils Joseph, un fils qui a grandi, mon fils, un zélé mon fils plus jeune... Mon Dieu t'a aidé et t'a béni de la bénédiction du ciel, bénédiction d'en haut, de la bénédiction de la terre, terre qui contient toutes choses, à cause des bénédictions de ton père et de ta mère. Il l'a emporté sur les bénédictions des montagnes qui durent, et sur les désirs des collines éternelles ». Et dans le Deutéronome : « Toi qui apparus, dit-il, dans le buisson, puisses-tu venir sur la tête de Joseph et sur son crâne. Il est en honneur parmi ses frères : sa beauté est celle du premier-né du taureau, ses cornes sont cornes du rhinocéros ; sur ces cornes il dispersera les nations, d'un coup, jusqu'à l'extrémité de la terre. A lui les dix mille d'Ephraïm, à lui les milliers de Manassé ».