Aussi celui qui veut donner conseil à autrui doit être tel qu'il fournisse en lui-même, aux autres, un modèle pour « l'exemple des bonnes œuvres, dans sa doctrine, dans sa chas- teté, dans son sérieux », que sa conversation soit salutaire et irréprochable, son conseil utile, sa vie belle et son avis convenable.
Tel était Paul, qui donnait conseil aux vierges et enseignement aux prêtres, qu'il nous founissait, en lui-même d'abord, un modèle à imiter. C'est pourquoi il savait aussi s'humilier , comme le sut également Joseph qui, issu de la plus haute race des patriarches, n'ayant pas refusé une indigne servitude, la pratiquait par ses services et l'illustrait par ses vertus. Il sut s'humilier lui qui souffrit et un vendeur et un acheteur et appelait ce dernier son seigneur. Ecoute-le qui s'humilie : « S'il est vrai que mon seigneur, à cause de sa confiance en moi, ne sait rien de ce qui se passe en sa maison, et qu'il a remis entre mes mains tout ce qu'il a, et que rien ne m'a été interdit que toi, parce que tu es sa femme, comment ferai-je cette mauvaise action et pécherai-je devant le Seigneur » ? Parole pleine d'humilité, pleine de chasteté : d'humilité parce qu'il rendait honneur à son seigneur, parce qu'il lui témoignait de la gratitude ; pleine aussi de chasteté parce qu'il regardait comme un grave péché de se souiller par un crime honteux.
Tel doit donc être le conseiller, qu'il n'ait rien d'obscur, rien de trompeur, rien de feint, qui récuse sa vie et son caractère, rien de malhonnête et de malveillant, qui éloigne les consultants. Autres sont en effet les choses que l'on fuit, autres celles que l'on méprise. Nous fuyons celles qui peuvent nuire, qui, par perfidie, peuvent se tourner en dommage, par exemple si celui que l'on consulte est d'une loyauté douteuse et avide de richesse, en sorte qu'il puisse changer pour de l'argent ; s'il est injuste, on fuit cet homme et on l'évite. Quant à celui qui est jouisseur, intempérant, fut-il exempt de fraude, il est toutefois cupide, et fort désireux de gain honteux, on méprise cet homme. Quel exemple en effet de savoir-faire, quel fruit de son travail peut-il produire, quel soin et quelle attention peut-il accueillir en son âme, celui qui s'est abandonné à l'indolence et à la paresse?
Aussi l'homme de bon conseil dit-il : « Pour moi, en effet, j'ai appris à me trouver satisfait dans les conditions où je me trouve ». Il savait « en effet que la cupidité est la racine de tous les maux », et pour cette raison il se trouvait content de son avoir, ne recherchait pas celui d'autrui. J'ai assez, dit-il, de ce que j'ai : soit que j'aie peu, soit que j'aie beaucoup, c'est beaucoup pour moi. Il semble qu'il faille dire quelque chose de plus net. Il s'est servi d'un mot significatif : Je me suffis, dit-il, dans l'état où je me trouve, c'est-à-dire je ne manque ni n'abonde. Je ne manque pas parce que je ne cherche rien de plus, je n'abonde pas parce que je ne possède pas seulement pour moi mais pour un plus grand nombre. Cela pour l'argent.
Au reste, on peut dire de toutes choses, que lui suffisaient celles qu'il avait présentement, c'est-à-dire qu'il ne désirait pas plus grand honneur ni hommages plus abondants — n'étant pas avide d'une gloire sans mesure — ou ne recherchait pas indûment la faveur, mais il espérait — endurant à la peine, assuré de son mérite — la fin du combat qu'il devait mener. « Je sais aussi, dit-il, m'humilier ». Ce n'est donc pas l'humilité inconsciente qui fait l'objet de l'éloge, mais celle qui comporte la modération et la connaissance de soi. Il y a en effet l'humilité de la crainte, il y a l'humilité de l'inexpérience et de l'ignorance ; et c'est pourquoi l'Écriture dit : « Et il sauvera les humbles en esprit ». Paul a donc dit de façon remarquable : « Je sais aussi m'humilier », c'est-à-dire, je sais dans quel lieu, en quelle mesure, en quelle limite, dans quel devoir, dans quelle fonction. Le Pharisien ne sut pas s'humilier, aussi a-t-il été rejeté; le publicain le sut, aussi a-t-il été justifié.
Paul savait aussi être dans l'abondance parce qu'il avait l'âme riche, même s'il n'avait pas le trésor d'un riche. Il savait être dans l'abondance, lui qui ne cherchait pas le don d'argent, mais recherchait le fruit de grâce. Nous pouvons aussi de cette manière, comprendre qu'il savait être dans l'abondance, lui qui pouvait dire : « Notre bouche parle librement devant vous, ô Corinthiens, notre cœur s'est largement ouvert ».
« En toutes circonstances, il était formé à la fois à se rassasier et à avoir faim ». Bienheureux lui qui savait se rassasier dans le Christ. Il n'est donc pas corporel mais spirituel ce rassasiement qu'opéré la connaissance. Et c'est à juste titre qu'on a besoin de la connaissance, car : « L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole de Dieu ». Ainsi donc lui qui, de cette manière, savait se rassasier et, de cette manière, avoir faim, savait, en telle sorte qu'il cherchait toujours du nouveau, avait faim de Dieu et avait soif du Seigneur. Il savait avoir faim lui qui savait que les affamés mangeront ; il savait et pouvait être dans l'abondance, lui qui n'avait rien et possédait tout.