Quel grand souci de la beauté morale eurent nos ancêtres ! À ce point qu'ils poursuivirent, par la guerre, la vengeance de l'outrage subi par une seule femme, outrage que lui avait infligé la turpitude d'hommes sans retenue ; et qu'après avoir vaincu le peuple de la tribu de Benjamin, ils firent serment de ne pas donner en mariage leurs propres filles à ces hommes. La tribu serait restée sans aucun soutien d'une postérité, si elle n'avait reçu la permission d'une indispensable tromperie. Cette concession cependant n'est pas exempte, semble-t-il, du châtiment opportun de leur manque de retenue, puisque cela seulement leur fut autorisé : de prendre des épouses par un rapt, mais non pas par l'engagement du mariage. Et en vérité c'était chose méritée que les mêmes hommes qui avaient rompu l'union d'autrui, fussent privés de la cérémonie du mariage.
Histoire, d'autre part, combien digne de pitié ! Un homme, dit l'Écriture, un lévite, avait pris une épouse — elle est, je pense, appelée concubine, de concubitus, du fait qu'elle partageait son lit — qui, quelque temps après, mécontente de certaines choses, comme il arrive d'ordinaire, se rendit chez son père et y fut quatre mois. Son mari se leva et partit pour la maison de son beau-père afin de rentrer en grâce avec son épouse, de l'inviter à revenir et de la ramener ; la femme vint au devant de lui et fit entrer son mari dans la maison de son père.
Le père de la jeune femme s'en réjouit, vint à sa rencontre et se tint avec lui pendant trois jours : ils mangèrent et se reposèrent. Le jour suivant, le lévite se leva à l'aube ; il fut retenu par son beau-père, si bien qu'il n'abandonna pas si vite l'agrément de sa compagnie. Un second et un troisième jour, le père de la jeune femme ne permit pas à son gendre de partir, avant que la joie entre eux et tout agrément ne fussent à leur comble. Mais le septième jour, alors que déjà le jour déclinait à l'approche du soir, après des agapes et de joyeuses compagnies, bien qu'il prétextât la proximité immédiate de la nuit pour estimer qu'il fallait reposer chez les siens plutôt que chez des étrangers, il ne put retenir son gendre et le laissa partir en même temps que sa fille.
Mais lorsqu'un certain parcours eut été accompli, bien que le soir désormais plus proche fût pressant et qu'on fût arrivé à proximité de la ville des Jébuséens, malgré l'avis du petit serviteur proposant que son maître fît un détour pour y aller, son maître n'accepta pas parce que cette ville n'appartenait pas aux fils d'Israël ; mais il entreprit de parvenir jusqu'à Gabaa qui était habitée par le peuple de la tribu de Benjamin. Il ne se trouvait personne pour leur donner, à leur arrivée, l'hospitalité, si ce n'est un homme qui était étranger et d'âge avancé. Or cet homme les ayant aperçus et ayant interrogé le lévite : « Où vas-tu ? ou bien d'où viens-tu? » celui-ci répondit qu'il était en voyage, qu'il regagnait la montagne d'Ephraïm et qu'il ne se trouvait personne pour le recueillir ; l'étranger lui offrit l'hospitalité et apprêta le repas.
Mais lorsqu'on fut rassasié de manger et que les mets furent retirés, des hommes pernicieux firent irruption, entourèrent la maison. Alors le vieillard offrait à ces hommes criminels sa fille, qui était vierge, et sa compagne du même âge avec qui elle avait l'habitude de se coucher , pourvu que violence ne fût pas faite à son hôte. Mais la raison obtenant trop peu de succès et la violence l'emportant, le lévite céda sa propre épouse : ils la connurent et s'en jouèrent toute la nuit. Vaincue par cette cruauté ou par la douleur de l'outrage, devant la demeure de l'hôte, où son mari était allé loger, elle vint se jeter et rendit le dernier souffle, sauvant, fût-ce par l'ultime don de sa vie, son affection de bonne épouse, afin de réserver à son mari, à tout le moins, la cérémonie de ses obsèques.
La chose ayant été connue — pour ne pas m'attarder beaucoup — presque tout le peuple d'Israël s'enflamma pour la guerre et alors que, en raison du résultat douteux, le combat restait incertain, cependant à la troisième phase du combat, le peuple de Benjamin fut livré au peuple d'Israël et, jugé par un arrêt de Dieu, il subit le châtiment de son manque de retenue et fut aussi condamné à ce que personne du peuple d'Israël ne lui donnât, père , sa fille pour épouse, et ceci fut confirmé par l'engagement d'un serment. Mais, au regret d'avoir porté contre leurs frères un arrêt aussi dur, ils en modérèrent la sévérité, en telle sorte que les Benjaminites pussent s'unir en mariage à des vierges orphelines dont les pères avaient été mis à mort à cause d'une faute, ou bien puissent, en recourant au rapt, former une union : car, par le forfait que constitue un délit si vilain — car ils avaient profané le droit conjugal d'autrui — ils montrèrent qu'ils étaient indignes de prétendre au mariage. Mais pour qu'une tribu ne fût pas perdue pour le peuple, la concession d'une tromperie fut accordée.
Quel grand souci de la beauté morale eurent donc nos ancêtres, cela ressort de ce que quarante mille hommes dégainèrent l'épée contre leurs frères de la tribu de Benjamin, en voulant venger un outrage à la pudeur, parce qu'on ne supportait pas les profanateurs de la chasteté. Et ainsi en cette guerre, soixante-cinq mille hommes furent tués des deux côtés et des villes brûlées. Et bien que le peuple d'Israël eût d'abord eu le dessous, cependant, pas même ébranlé par la crainte d'une guerre malheureuse, il ne mit pas de côté son tourment de venger la chasteté. Il se ruait au combat, se préparant à laver, fût-ce par son propre sang, la tache de l'infamie qui avait été perpétrée.