Et qu'y a-t-il d'étonnant à ce que le peuple de Dieu eût le souci de ce convenable et du beau, puisque même les lépreux, comme nous le lisons dans les Livres des Rois, ne manquèrent pas du sens de la beauté morale ?
Il y avait une grande famine à Samarie, parce que l'armée des Syriens l'avait assiégée. Le roi, inquiet, inspectait sur le rempart les sentinelles militaires; une femme l'interpella en disant : Cette femme m'a persuadée d'amener mon fils, je l'ai amené, nous l'avons cuit et nous l'avons mangé ; elle a promis qu'elle aussi ensuite amènerait son fils et qu'ensemble nous mangerions sa chair ; mais maintenant elle a caché son fils et ne veut pas l'amener. Le roi, ému de ce que des femmes s'étaient visiblement repues des cadavres, non seulement d'êtres humains, mais encore de leurs propres enfants qu'elles avaient tués, et bouleversé par l'exemple d'un malheur aussi affreux, fit informer du meurtre le prophète Elisée, parce qu'il croyait qu'il serait en son pouvoir de faire lever le siège et d'éloigner la famine; ou bien pour la raison que le prophète n'avait pas permis au roi de frapper les Syriens sur lesquels il avait répandu la cécité.
Elisée était assis avec les anciens, à Bethel, et avant que le messager du roi n'entrât près de lui, il dit aux personnages anciens : « Avez-vous vu que le fils de cet assassin a envoyé me couper la tête ? » Le messager entra et transmit l'ordre du roi à Elisée qui annonçait le péril immédiat pour sa vie. Le prophète lui répondit : « A cette heure, demain, une mesure de fleur de farine vaudra un sicle (8), et deux mesures d'orge de même, à la porte de Samarie », Et comme le messager envoyé par le roi ne l'avait pas cru et disait : « Si le Seigneur faisait pleuvoir du ciel surabondance de blé, pas même ainsi cela ne pourrait se faire », Elisée lui dit : « Parce que tu n'as pas cru, tu le verras de tes yeux et tu n'en mangeras pas ».
Et il se produisit soudain dans le camp syrien comme un fracas de chars et un bruit précipité d'hommes à cheval et un grand bruit de force armée et un énorme vacarme de guerre ; les Syriens crurent que le roi d'Israël avait fait appel, pour une coalition de guerre, au roi d'Egypte et au roi des Amorrhéens ; ils s'enfuirent au petit jour, en abandonnant leurs tentes, parce qu'ils craignaient d'être écrasés par l'arrivée imprévue de nouveaux ennemis et qu'il ne fût pas possible de résister aux forces conjuguées des rois. Le fait était ignoré à Samarie parce que, vaincus par la peur et consumés par la famine, les assiégés n'osaient pas même faire face.
Or il y avait quatre lépreux à la porte de la cité, pour qui la vie était un supplice et mourir un gain ; ils se dirent l'un à l'autre : Voici que nous, nous sommes assis ici et mourons. Si nous entrons dans la ville, nous mourrons de faim, si nous demeurons ici, aucun secours pour vivre ne s'offre à nous ; allons au camp syrien : ce sera ou bien l'abrègement de la mort ou bien l'expédient du salut. Ils s'en allèrent donc et pénétrèrent dans le camp : voici que tout était vide d'ennemis. Entrés dans les tentes, tout d'abord ayant découvert des vivres, ils chassèrent leur faim, puis ils pillèrent autant d'or et d'argent qu'ils purent. Et bien qu'ils fussent seuls à tomber sur le butin, ils décidèrent cependant d'annoncer au roi que les Syriens avaient fui : ils estimaient cela beau moralement, plutôt que de retenir l'information et par là favoriser un pillage frauduleux .
Sur cette information, le peuple sortit, pilla le camp syrien et l'approvisionnement des ennemis fit l'abondance : il ramena le bon marché du ravitaillement, conformément à la parole du prophète, en telle sorte que la mesure de fleur de farine coûta un sicle et deux mesures d'orge le même prix. Dans cette liesse de la foule, ce messager sur lequel se reposait le roi, écrasé entre ceux qui sortaient de la ville à la hâte et ceux qui rentraient avec allégresse, fut piétiné par la foule et mourut.