TheoFonsAux sources de la foi

Les Devoirs des ministres

OFFM · Ambroise de Milan · 391 · FR · 550 paragraphes · Psaumes : Vulgate · livres-mystiques.com ↗

Ainsi donc, que l'utilité ne l'emporte pas sur la beauté morale, mais la beauté morale sur l'utilité ; je parle de cette utilité que l'on entend d'après l'opinion du commun. Que la cupidité soit mortifiée et que la concupiscence meure. Le saint dit qu'il n'est pas entré dans le négoce , parce que chercher à obtenir des augmentations de prix n'est pas le fait de la droiture mais de la ruse. Et un autre dit : « Celui qui accapare les prix du blé est maudit dans le peuple ».

Définitif est le jugement, ne laissant aucunement à la discussion la place que lui fait d'ordinaire le genre d'éloquence contradictoire, lorsque l'un fait valoir que la culture du sol, auprès de tous les hommes, est tenue pour digne d'éloge, que les produits de la terre sont naturels, que celui qui a semé davantage sera d'autant plus estimé, que les revenus plus abondants du savoir-faire ne sont pas déçus, mais que ce qu'on blâme d'ordinaire c'est plutôt la négligence et l'incurie d'une terre inculte.

J'ai labouré, dit-il, fort attentivement, fort abondamment semé, fort activement cultivé, j'ai ramassé de bonnes récoltes, fort soigneusement je les ai rentrées, je les ai gardées constamment, avec prévoyance je les ai conservées. Maintenant, en temps de famine, je vends, je viens en aide à ceux qui ont faim ; ce n'est pas le blé d'autrui que je vends, mais le mien ; je ne vends pas plus cher que tous les autres, au contraire je vends même à moindre prix. Qu'y a-t-il là de malhonnête alors que beaucoup de gens pourraient être en péril s'ils n'avaient pas quelque chose à acheter ? Est-ce le savoir-faire par hasard qu'on cite en accusation ? Est-ce l'activité par hasard qu'on reproche ? Est-ce la prévoyance par hasard que l'on blâme ? Peut-être dirait-il : Joseph aussi ramassa des blés en abondance, les vendit en temps de cherté. Est-ce que par hasard on contraint quelqu'un à acheter trop cher ? Est-ce que par hasard, auprès de l'acheteur, on emploierait la force ? A tous on offre la possibilité d'acheter, mais à personne on n'impose une injustice.

Ainsi donc quand on a discuté — autant que le comporte le talent de chacun — ces arguments, un autre se lève en disant : — Bonne est assurément la culture du sol, qui à tous sert ses produits ; qui, grâce à un savoir-faire naturel, augmente la fertilité des terres, n'y mêlant aucune tromperie, aucune malhonnêteté. Enfin si elle a comporté quelque faute, il en résulte plus de dommage que si quelqu'un a bien ensemencé ; il moissonnera mieux s'il a semé un grain de froment propre : il ramasse une moisson plus saine et propre. La terre fertile rend en le multipliant ce qu'elle a reçu, le champ fidèle rapporte ses récoltes, d'ordinaire, avec usure.

C'est donc des revenus d'une glèbe riche que tu dois attendre la récompense de ta peine, de la fécondité d'un sol gras que tu dois espérer de justes profits. Pourquoi détournes-tu en vue de la malhonnêteté le savoir-faire de la nature ? Pourquoi refuses-tu aux usages des hommes des productions destinées à tout le peuple ? Pourquoi réduis-tu pour les populations l'abondance ? Pourquoi simules-tu la pénurie ? Pourquoi fais-tu que les pauvres souhaitent la stérilité ? Lorsque en effet je ne m'aperçois pas des bienfaits de la fertilité, parce que tu vends à l'encan et que tu mets de côté le prix, ils souhaitent que le blé ne lève en aucune façon, plutôt que de te voir, toi, trafiquer de la famine du peuple. Tu désires ardemment le manque de blés, la disette des vivres, tu gémis sur les productions d'un sol riche, tu pleures sur la fécondité destinée à tout le peuple, tu déplores les greniers pleins de moissons, tu guettes le moment où la récolte sera plus maigre, où la production sera plus faible. Tu te réjouis que la malédiction ait souri à tes v?ux, de telle sorte que rien ne lève pour personne. Alors tu es joyeux de ce que ta propre moisson est venue, alors tu accumules les richesses, à ton profit, sur la misère de tous, et c'est cela que toi tu appelles savoir-faire, cela que tu nommes activité, qui est ruse habile, qui est astuce malhonnête, et c'est cela que toi tu appelles remède, qui est méchante machination ? Désignerais-je cela du nom de brigandage ou de celui d'usure ? Tu convoites, pour ainsi dire, les occasions du brigandage, afin de t'approcher furtivement et, cruel, de prendre en traître les hommes aux entrailles. Tu augmentes le prix de l'usure, pour ainsi dire multiplié par le capital , afin d'accroître le péril de mort. L'intérêt de la moisson que tu as mise de côté se multiplie : toi, en tant qu'usurier, tu caches le blé; en tant que vendeur, tu le mets à l'encan (7). Pourquoi souhaites-tu du mal à tous les hommes en prétextant que la famine sera plus grande, comme s'il ne restait rien des moissons, comme si devait suivre une année plus stérile ? Ton gain est un dommage public.

Le saint Joseph ouvrit à tous ses greniers, il ne les ferma pas ; il n'accapara pas le prix de la récolte de l'année, mais il mit en place un secours durable ; il n'acquit rien pour lui-même, mais de manière à surmonter la famine encore à l'avenir, il prit des dispositions avec une prévoyante organisation.

Tu as lu de quelle manière le Seigneur Jésus dans l'Evangile présente ce négociant en blé, accapareur du prix de la récolte, dont la propriété rapporta de riches produits, et cet homme, comme s'il était dans le besoin, disait : « Que ferai-je? Je n'ai pas où amasser, je détruirai mes greniers et j'en ferai de plus grands », alors qu'il ne pouvait savoir si la nuit suivante on lui réclamerait son âme. Il ne savait que faire : comme si les vivres lui manquaient, il était embarrassé, dans l'indécision. Ses greniers ne contenaient pas la récolte de l'année et il se croyait dans le besoin.

Salomon dit donc justement : « Celui qui détient du blé, le laissera aux païens », non pas à ses héritiers, parce que le profit de la cupidité n'entre pas dans les droits de ceux qui viennent après soi. Ce qui n'est pas légitimement acquis, comme par des sortes de vents, que cela soit ainsi dispersé par des étrangers qui le pillent. Et il a ajouté : « Celui qui accapare la récolte de l'année est maudit dans le peuple, tandis que la bénédiction appartient à celui qui la partage ». Tu vois donc qu'il convient d'être dispensateur du blé et non accapareur de son prix. Il n'y a pas par conséquent d'utilité là où on enlève plus à la beauté morale qu'on n'ajoute à l'utilité.