TheoFonsAux sources de la foi

Les Devoirs des ministres

OFFM · Ambroise de Milan · 391 · FR · 550 paragraphes · Psaumes : Vulgate · livres-mystiques.com ↗

Mais maintenant, afin d'établir sur ce livre aussi, un faîte sur lequel, comme sur le terme de notre discussion, nous dirigions notre pensée, posons que rien ne doit être recherché si ce n'est le beau. Le sage ne fait rien si ce n'est avec franchise, sans tromperie; et il ne commet rien qui l'engage dans quelque faute, même s'il peut échapper aux regards. C'est en effet à ses propres yeux qu'il est coupable, avant de l'être à ceux des autres, et la divulgation de l'ignominie ne doit pas lui faire honte autant que lui fait honte la conscience de celle-ci. Et cela, nous pouvons l'enseigner, non pas à l'aide de fables imaginaires, comme en discutent les philosophes, mais en recourant aux exemples tout à fait véritables des hommes justes.

Je ne reprendrai donc pas, pour ma part, l'histoire de la crevasse de la terre qui se serait entrouverte, rompue sous l'effet de certaines grandes pluies. Platon met en scène Gygès : il descendit dans cette crevasse et y trouva ce cheval de bronze des fables, qui avait des portes dans ses flancs. Quand il les ouvrit, il remarqua un anneau d'or au doigt d'un homme mort dont le corps inanimé gisait là. Par cupidité de l'or, Gygès enleva l'anneau. Mais une fois revenu auprès des bergers du roi — dont lui-même faisait partie — par une sorte de hasard, du fait qu'il avait retourné le chaton de cet anneau vers la paume de la main, lui-même voyait tout le monde, tandis que personne ne le voyait; puis ayant ramené l'anneau à sa place, tout le monde le voyait. Devenu expert en ce prodige, il se rendit, grâce à la propriété de l'anneau, maître de la reine et la déshonora, donna la mort au roi, et après avoir supprimé tous ceux qu'il avait estimé devoir tuer pour qu'ils ne lui fissent point obstacle, il obtint le royaume de Lydie.

Donne, dit Platon, cet anneau au sage, en telle sorte qu'à sa faveur il puisse échapper aux regards quand il aura failli ; en vérité, il ne fuira pas moins la souillure du péché, que s'il ne pouvait leur échapper. Pour le sage en effet, l'échappatoire n'est pas l'espoir de l'impunité, mais c'est l'innocence. Finalement, « la loi n'a pas été établie pour le juste, mais pour l'injuste », car le juste possède la loi de son âme et la norme de son équité et de sa justice ; aussi n'est-ce pas la peur du châtiment qui le détourne de la faute, mais la règle de la beauté morale.

Ainsi donc pour en revenir à notre propos, je ne fournirai pas d'exemple fabuleux au lieu d'exemples vrais, mais des exemples vrais au lieu d'exemples fabuleux. En quoi ai-je besoin en effet d'imaginer une crevasse de la terre, un cheval de bronze et la découverte d'un anneau d'or au doigt d'un mort ; d'un anneau dont la puissance soit si grande qu'à son gré, celui qui le met, apparaisse quand il le veut ; mais, lorsqu'il ne veut pas, qu'il se soustraie à la vue des gens présents, en sorte que présent lui-même, on ne puisse le voir? Car cette histoire vise à savoir ceci : est-ce que le sage, même s'il a l'usage de cet anneau grâce auquel il peut cacher ses propres forfaits et obtenir le royaume, se refuse à pécher et tient la souillure du crime pour plus onéreuse que les douleurs des châtiments, ou bien est-ce qu'il profite de l'espoir de l'impunité pour perpétrer le crime ? En quoi, dis-je, ai-je besoin de la fiction de l'anneau, alors que je puis, à partir de choses qui ont été accomplies, enseigner ceci : L'homme sage, bien qu'il se vît capable, non seulement d'échapper aux regards dans le péché, mais encore de régner, s'il acceptait le péché, et qu'à l'inverse, il aperçût le danger pour son salut, s'il refusait le forfait, cet homme néanmoins a choisi le danger pour son salut, afin d'être exempt de forfait, plutôt que le forfait pour se procurer le royaume.

En effet, alors que David fuyait devant le roi Saül parce que le roi, accompagné de trois mille hommes d'élite, le cherchait dans le désert pour lui donner la mort, il entra dans le camp du roi, et l'ayant trouvé en train de dormir, non seulement lui-même ne le frappa pas, mais encore il le protégea, de peur qu'il ne fût tué par quelqu'un qui était entré avec lui. Car à Abisai qui lui disait : « Le Seigneur aujourd'hui a livré ton ennemi entre tes mains, et maintenant l'abattrai-je ? » David répondit : « Ne le tue pas, car qui portera la main sur l'oint du Seigneur et restera pur ? » Et il ajouta : « Aussi vrai que le Seigneur est vivant, à moins que le Seigneur ne le frappe, ou que son heure ne soit venue de mourir, ou qu'il trépasse dans le combat et soit enseveli, que le Seigneur me garde de porter la main sur l'oint du Seigneur. »

Ainsi donc il ne permit pas de le tuer, mais il enleva seulement sa lance qui était auprès de sa tête et sa gourde. Ainsi, alors que tout le monde dormait, il sortit du camp, se rendit sur le sommet de la montagne et se mit à accuser les gardes royaux, et en particulier le chef de la troupe, Abner, lui disant qu'il ne montait pas du tout une garde fidèle pour son roi et seigneur, lui demandant enfin de lui indiquer où se trouvaient la lance du roi ou la gourde qui était auprès de sa tête. Appelé par le roi, il restitua la lance : « Que le Seigneur, dit-il, rende à chacun ses bonnes actions et sa fidélité, de même que le Seigneur t'a livré entre mes mains et que je n'ai pas voulu tirer vengeance de ma propre main contre l'oint du Seigneur... » Et bien qu'il parlât ainsi, il craignait cependant des embûches du roi et s'enfuit, changeant de séjour pour l'exil. Néanmoins il ne préféra pas le salut à l'innocence : en effet alors que déjà pour la seconde fois la possibilité lui avait été donnée de tuer le roi, il n'avait pas voulu profiter de l'avantage d'une occasion qui offrait la sécurité du salut à ses craintes et le royaume à l'exilé.

Quand Jean a-t-il eu besoin de l'anneau de Gygès, lui qui, s'il s'était tu, n'aurait pas été tué par Hérode ? Son silence aurait pu lui donner à la fois d'être vu et de ne pas être tué ; or non seulement il ne souffrit pas de pécher pour assurer son salut, mais il ne put supporter et endurer le péché, même chez autrui ; c'est la raison pour laquelle il suscita contre lui-même, un motif de le tuer. Assurément ils ne peuvent nier qu'il ait eu la possibilité de se taire, ceux qui nient, à propos de ce Gygès, qu'il ait eu celle de se cacher à la faveur de l'anneau.

Mais bien que la légende n'ait pas force de vérité, elle a cependant cette signification : si l'homme juste peut se dissimuler, qu'il écarte cependant le péché, comme s'il ne pouvait le dissimuler, et qu'il ne cache pas sa personne s'étant revêtu de l'anneau, mais qu'il cache sa vie s'étant revêtu du Christ, selon la parole de l'apôtre : « Notre vie a été cachée avec le Christ en Dieu ». Que personne donc ne cherche à briller ici-bas, que personne ne se grandisse, que personne ne se vante. Le Christ ne voulait pas être connu ici-bas, il ne voulait pas, dans l'Evangile, que son nom fût proclamé, alors qu'il vivait sur terre ; il vint pour rester ignoré de ce monde. Et nous par conséquent, de la même manière, cachons notre vie à l'exemple du Christ, fuyons la vantardise, ne nous attendons pas à être proclamés. Mieux vaut être ici-bas dans l'abaissement, mais là-haut dans la gloire : « Lorsque le Christ sera apparu, dit l'apôtre, alors vous aussi apparaîtrez avec lui dans la gloire ».