Et puisque nous avons parlé des deux sujets qui précèdent, où nous avons traité de ce beau et de l'utile, vient ensuite la question de savoir si nous devons comparer entre elles la beauté et l'utilité et rechercher ce qu'il faut suivre. De même en effet que, précédemment, nous avons traité la question de savoir si cela était beau ou laid et en second lieu si c'était utile ou inutile, de même ici certains pensent qu'il faut rechercher si c'est beau ou utile.
Quant à nous, nous sommes portés à ne pas paraître introduire une sorte de conflit de ces réalités entre elles, dont nous avons montré déjà précédemment qu'elles étaient une seule et même chose : qu'il ne peut y avoir de beau que ce qui est utile, ni d'utile que ce qui est beau, car nous ne suivons pas la sagesse de la chair aux yeux de laquelle l'utilité de l'avantage pécuniaire est tenue en plus grande estime, mais la sagesse qui vient de Dieu, aux yeux de laquelle les biens que l'on apprécie comme grands dans ce monde, sont tenus pour préjudice.
Cela est en effet le ....(en Grec) qui est le devoir parfait et achevé ; il procède de la source véritable de la vertu. Après lui vient le devoir ordinaire dont la langue elle-même indique qu'il n'est pas le fait d'une vertu abrupte et exceptionnelle, mais qu'il peut être pour un très grand nombre chose ordinaire. De fait, rechercher des gains d'argent est habituel à beaucoup, trouver du plaisir à un festin particulièrement raffiné et à des mets particulièrement succulents est courant, tandis que le jeûne et la continence sont le fait de peu de gens, l'absence de convoitise du bien d'autrui une chose rare ; il en va tout au contraire de la volonté d'enlever à autrui et de ne pas être satisfait de son bien, car sur ce point on partage le sort de la plupart des hommes. Autres sont donc les devoirs premiers et autres les devoirs moyens ; les devoirs premiers se partagent avec peu de gens, les devoirs moyens avec le plus grand nombre.
Ensuite il y a fréquemment entre les mêmes mots une différence. C'est en un sens en effet que nous disons Dieu bon, mais en un autre l'homme ; en un sens que nous nommons Dieu juste, mais en un autre l'homme ; de même aussi disons-nous en un sens Dieu sage, mais en un autre l'homme. Ce que nous apprenons aussi dans l'Evangile : « Soyez donc vous aussi parfaits comme votre Père qui est dans les cieux est parfait ». De Paul lui-même, je lis qu'il était parfait et pas parfait. De fait, après avoir dit : « Ce n'est pas que je l'aie déjà atteint ou que je sois déjà parfait, mais je le poursuis pour le saisir », il ajouta aussitôt : « Nous tous en effet qui sommes parfaits ». Double est en effet la forme de la perfection : l'une comportant des mesures moyennes, l'autre des mesures pleines ; l'une est ici, l'autre là-bas; l'une répond à la capacité de l'homme, l'autre à la perfection de l'avenir. Quant à Dieu, il est juste à travers toutes choses, sage par dessus toutes choses, parfait en toutes choses.
Entre les hommes eux-mêmes aussi, il y a une différence. C'est en un sens que Daniel est sage, dont il est dit : « Qui est plus sage que Daniel ? ». Mais en un autre sens d'autres sont sages, en un autre Salomon qui fut rempli d'une sagesse supérieure à toute la sagesse des anciens et supérieure à celle de tous les sages d'Egypte. Autre chose est en effet d'être sage de manière ordinaire, mais autre chose de l'être parfaitement. Celui qui est sage de manière ordinaire, l'est pour les choses temporelles, l'est pour soi, afin d'enlever à autrui quelque chose et de se l'attribuer. Tandis que celui qui est sage parfaitement, ne sait pas avoir en vue ses intérêts, mais il regarde, de tout son cœur, autre chose qui est éternel, qui est convenable et beau, dans une recherche non de ce qui lui est utile, mais de ce qui l'est à tous.
Première thèse : On ne saurait hésiter entre le beau et l'utile. Aussi, que telle soit notre règle, que nous ne puissions pas nous tromper entre ces deux réalités, le beau et l'utile, pour la raison que le juste estime ne rien devoir enlever à autrui, et ne veut pas, au détriment d'autrui, augmenter son bien. C'est le règlement de vie que te prescrit l'apôtre quand il dit : « Toutes choses sont possibles, mais toutes ne sont pas profitables ; toutes choses sont possibles, mais toutes n'édifient pas. Que personne ne recherche son propre intérêt, mais celui d'autrui », c'est-à-dire que personne ne recherche son propre avantage, mais celui d'autrui ; que personne ne recherche son propre honneur, mais celui d'autrui. C'est pourquoi l'apôtre dit aussi ailleurs : « L'un estimant l'autre supérieur à soi, chacun pensant non pas à ses intérêts, mais à ceux des autres ».
Que personne en outre ne recherche son propre agrément, personne son propre éloge, mais ceux d'autrui. Et nous remarquons que cela, de toute évidence, a été déclaré aussi dans le livre des Proverbes, l'Esprit-Saint disant par la bouche de Salomon : « Mon fils, si tu es sage, tu le seras à ton profit et à celui de tes proches, mais si tu deviens méchant, c'est tout seul que tu épuiseras les maux ». Le sage en effet s'occupe des autres, comme le juste, puisqu'aussi bien le juste est semblable à lui par la conformation de l'une et de l'autre vertu.