TheoFonsAux sources de la foi

Les Devoirs des ministres

OFFM · Ambroise de Milan · 391 · FR · 550 paragraphes · Psaumes : Vulgate · livres-mystiques.com ↗

Ainsi donc si quelqu'un veut être agréable à tous, qu'il recherche à travers toutes choses, non pas ce qui lui est utile, mais ce qui l'est à beaucoup, comme le recherchait aussi Paul. C'est cela en effet se conformer au Christ, que de ne pas rechercher la possession du bien d'autrui, de ne rien enlever à un autre pour l'acquérir à son profit. Le Christ Seigneur en effet, bien qu'il fût dans la condition de Dieu, s'anéantit lui-même pour assumer la condition de l'homme, qu'il devait enrichir par les effets de ses œuvres. Toi donc tu dépouilles celui que le Christ a revêtu ! Tu dévêts celui que le Christ a couvert ! C'est cela que tu fais lorsque, au détriment d'autrui, tu cherches à augmenter tes biens.

Considère d'où tu as tiré ton nom, homo, homme : C'est bien entendu ab humo, de la terre qui n'ôte rien à personne, mais dispense toutes choses à tous et sert les diverses productions à l'usage de tous les êtres vivants. C'est à partir de cela qu'on a appelé humanitas, l'humanité, la vertu particulière et privée de l'homme, qui a pour but d'aider son semblable.

Que la conformation elle-même de ton propre corps et l'usage de tes mem- bres t'instruisent. Est-ce que par hasard un membre de ton corps revendique pour lui d'accomplir les devoirs d'un autre membre, ainsi l'oeil le devoir de la bouche ou bien la bouche revendique-t-elle pour elle le devoir de l'oeil, ainsi la main le service des pieds ou le pied celui des mains ? Qui plus est, les mains elles-mêmes ont, répartis à droite et à gauche, la plupart de leurs devoirs, en telle sorte que, si tu permutes l'usage de l'une et de l'autre, cela va à l'encontre de la nature et que tu défais l'homme tout entier avant que d'inverser les services de tes membres, si tu prends un mets avec la main gauche ou si tu t'acquittes du service de la main gauche avec la droite pour qu'elle essuie les restes des mets, à moins par hasard que la nécessité l'exige.

Imagine la chose et accorde à l'oeil la vertu de pouvoir enlever l'intelligence à la tête, l'ouïe aux oreilles, les pensées à l'âme, l'odorat aux narines, le goût à la bouche, et la vertu de se les attribuer; est-ce qu'il ne détruira pas tout l'équilibre de la nature ? Aussi l'apôtre dit-il bien : « Si le corps tout entier était ?il, où serait l'ouïe ? S'il était tout entier ouïe, où serait l'odorat ? » Tous nous sommes donc un seul corps et des membres différents, mais tous membres nécessaires au corps ; un membre en effet ne peut dire d'un autre membre : Il ne m'est pas nécessaire. Qui plus est, les membres mêmes qui paraissent être les plus faibles, sont de beaucoup les plus nécessaires et réclament la plupart du temps le plus grand soin de leur protection. Et si quelqu'un souffre d'un seul membre, tous les membres sont affectés avec lui.

Aussi combien il est grave de notre part d'enlever quelque chose à celui avec qui il nous faut compatir, et d'être cause de tromperie et de préjudice pour celui avec qui nous devons partager le service. Ceci est assurément une loi de la nature qui nous lie à toute l'humanité, que nous nous respections mutuellement l'un l'autre comme les parties d'un seul corps. Et ne pensons pas à enlever quelque chose, alors qu'il va contre la loi de la nature de ne pas aider. Nous naissons en effet de telle sorte que les membres s'accordent aux membres, que l'un soit attaché à l'autre et qu'ils s'obligent par un service réciproque. Que si un seul manque à son devoir, tous les autres peuvent être entravés ; que si par exemple la main arrache l'oeil, ne s'est-elle pas refusé à elle-même l'exercice de sa propre tâche ? Si elle blesse le pied, de combien d'activités s'est-elle, à elle-même, ôté le bénéfice ? Et combien est-il plus grave de supprimer un homme tout entier, plutôt qu'un seul membre ! Si déjà dans un seul membre, c'est tout le corps qui est atteint, assurément, dans un seul homme, c'est la communauté de l'humanité tout entière qui est dissoute : sont atteintes la nature du genre humain et l'assemblée de la sainte Eglise, qui se dresse en un seul corps lié et formé par l'unité de la foi et de la charité ; le Christ Seigneur aussi, qui est mort pour tous , déplorera la perte du prix de son sang.

Que dire du fait qu'en outre la loi du Seigneur enseigne qu'il faut maintenir cette règle de ne rien enlever à autrui, en vue de préserver son avantage, lorsqu'elle dit : « Ne déplace pas les bornes qu'ont établies tes pères », lorsqu'elle prescrit que tu dois ramener le boeuf égaré de ton frère, lorsqu'elle ordonne la mort du voleur, lorsqu'elle interdit de frustrer le salarié du salaire qui lui est dû, lorsqu'elle a jugé que l'argent devait être rendu sans intérêts. Il appartient en effet au sens de l'humanité de venir en aide à celui qui est démuni, mais il y a de la dureté à exiger plus que tu n'as donné. Et en effet si l'indigent doit avoir besoin de ton secours pour cette raison qu'il n'a pas eu de quoi rendre sur son avoir, n'est-il pas impie de ta part, sous couvert d'humanité, de réclamer davantage de lui, qui n'avait pas de quoi acquitter une moindre somme? Tu libères donc le débiteur, pour le compte d'autrui, afin de le condamner pour ton propre compte, et tu appelles humanité, l'opération qui représente une aggravation de l'injustice?

La quatrième. Nous l'emportons en ceci sur tous les autres êtres vivants, que les autres espèces d'êtres vivants ne savent pas offrir quelque chose : tandis que les bêtes sauvages arrachent, les hommes distribuent. C'est pourquoi le psalmiste aussi dit : « Le juste a pitié et distribue ». Il y a cependant des êtres auxquels les bêtes sauvages aussi offrent, puisque c'est en offrant que ces bêtes donnent l'alimentation à leur progéniture et que c'est de leur propre nourriture que les oiseaux rassasient leurs petits ; mais à l'homme seul il a été attribué d'entretenir tous les hommes comme ses propres enfants. Il le doit en vertu du droit même de la nature. Or s'il n'est pas permis de ne pas donner, comment est-il permis d'enlever ? Les lois elles-mêmes ne nous l'enseignent-elles pas ? Ce qui a été enlevé à quelqu'un avec dommage causé à la personne ou à la chose elle-même, les lois ordonnent de le rendre avec surcroît, afin par là de détourner le voleur d'enlever, ou bien par le châtiment qui l'effraie, ou bien par l'amende qui le dissuade.

Admettons cependant que quelqu'un puisse, ou ne pas craindre le châtiment, ou se moquer de l'amende, est-ce une chose digne que certains enlèvent à autrui ? C'est un vice d'esclave et habituel à la plus basse condition, à ce point contre la nature que l'indigence paraît y contraindre plus que la nature y engager. Toutefois les vols des esclaves sont cachés, tandis que les pillages faits par les riches sont publics.

Or qu'y a-t-il qui aille autant contre la nature que de porter atteinte à autrui pour ton propre avantage, alors que, dans l'intérêt de tous, le sentiment naturel engage à veiller, à supporter des ennuis, à prendre de la peine, et que chacun tient pour glorieux de rechercher, au prix de ses propres périls, la tranquillité de tous, et que chacun juge beaucoup plus précieux pour lui d'avoir écarté la destruction de la patrie plutôt que ses propres périls, et qu'il regarde comme étant plus remarquable d'avoir dépensé son activité pour la patrie que si, établi dans le repos, il avait mené une vie tranquille en s'étant consacré à l'abondance des plaisirs.