En vérité, que poursuivit Elisée si ce n'est la beauté morale? Ce jour-là il amena captive, dans Samarie, l'armée de Syrie — qui était venue pour le cerner, dont il avait couvert les yeux de cécité — et il dit : « Seigneur, ouvre leurs yeux pour qu'ils voient ». Aussi comme le roi d'Israël voulait frapper ceux qui étaient entrés et qu'il demandait que la faculté lui en fût accordée par le prophète, celui-ci répondit qu'il ne fallait pas frapper des hommes qu'il n'avait pas faits prisonniers de sa main et par les armes de la guerre, mais qu'il fallait plutôt les aider par un secours en vivres. Finalement, restaurés par d'abondantes victuailles, jamais par la suite, les brigands syriens ne pensèrent à revenir sur la terre d'Israël.
Combien cette attitude est plus haute que cette autre des Grecs : alors que deux peuples luttaient l'un contre l'autre, pour la gloire et la domination , et que l'un d'eux avait la possibilité de détruire par le feu, secrètement, les navires de l'autre peuple, il crut que l'action était laide et il aima mieux avoir moins de pouvoir, en respectant la beauté morale, que plus de pouvoir en consentant à la laideur de l'acte. Et ces hommes, assurément, ne pouvaient, sans infamie, accepter d'abuser par cette tromperie ceux qui, pour achever la guerre contre les Perses, s'étaient réunis en coalition : certes, ils pourraient nier cette tromperie, ils ne pourraient pas cependant, ne pas en rougir. Elisée, lui, à l'égard d'hommes qui, certes, n'avaient pas été abusés par tromperie, mais frappés par la puissance du Seigneur, aima mieux cependant les sauver que les anéantir : il était convenable, à son avis, d'épargner l'ennemi et d'accorder à l'adversaire une vie qu'il aurait pu lui enlever s'il ne l'avait épargné.
Ainsi donc il est clair que ce qui est convenable est toujours utile. De fait, la sainte Judith, par le mépris qui convenait de son propre salut, interrompit le péril du siège, et par la beauté morale de sa conduite personnelle, obtint l'utilité de tout le peuple ; quant à Elisée, il pardonna avec plus de gloire qu'il ne vainquit, et sauva les ennemis avec plus d'utilité qu'il ne les avait faits prisonniers.
Mais Jean eut-il autre chose en vue, sinon la beauté morale, pour ne pouvoir supporter, même chez un roi, un mariage qui n'était pas beau, lorsqu'il dit : « Il ne t'est pas permis d'avoir cette femme comme épouse » ? Il aurait pu se taire s'il n'avait jugé disconvenant pour lui, par crainte de la mort, de ne pas dire la vérité, de faire fléchir pour le roi l'autorité de l'Ecriture, de voiler sous l'adulation, la pensée que, de toute façon, il était promis à la mort, parce qu'il s'opposait au roi. Mais il préféra la beauté morale à son salut. Et cependant, quoi de plus utile que ce qui apporta au saint homme la gloire de sa passion?
La sainte Suzanne aussi, quand la terrible menace d'un faux témoignage lui eut été signifiée, alors qu'elle se voyait pressée d'un côté par le danger, de l'autre par le déshonneur, aima mieux échapper au déshonneur par une belle mort, que de subir et de supporter une vie laide par souci de son salut. Et ainsi en se tournant vers la beauté morale, elle conserva même sa vie ; or si elle avait choisi de préférence ce qui lui semblait être utile à la vie, elle n'aurait pas remporté une si grande gloire; bien plus, peut-être n'aurait-elle pas évité — ce qui était non seulement inutile mais encore dangereux — le châtiment du crime. Nous observons donc que ce qui est laid ne peut être utile, ni inversement ce qui est beau, inutile, parce que l'utilité est toujours associée à la beauté morale et la beauté morale à l'utilité.