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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · Psaumes : Vulgate · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Le sacrement de l’Ordre confère-t-il la grâce sanctifiante ?

Objections :

1. On dit communément que le but du sacrement de l’Ordre est de combattre l’ignorance. Mais la grâce sanctifiante n’est pas donnée contre l’ignorance, comme la grâce "gratuitement donnée" : la grâce sanctifiante est plutôt d’ordre affectif.

2. L’Ordre implique une distinction. Or les membres de l'Église ne se distinguent pas d’après la grâce sanctifiante, mais d’après les grâces "gratuitement données", là où il y a "diversité de dons" (1 Co 12, 4).

3. Nulle cause ne présuppose son effet. Mais en celui qui va recevoir les ordres sacrés, ne faut-il pas supposer la grâce, qui le rend digne de les recevoir ? Cette grâce ne peut donc être donnée par le sacrement.

Cependant :

Les sacrements de la loi nouvelle réalisent ce qu’ils signifient. Or, le nombre sept qu’on trouve dans le sacrement de l’Ordre, n’est-il pas le symbole des sept dons du Saint Esprit, d’après le Livre des Sentences ? Ainsi les dons du Saint Esprit, qui ne vont pas sans la grâce sanctifiante, sont reçus dans le sacrement de l’Ordre.

Puis, l’Ordre est un sacrement de la loi nouvelle. Or ces sacrements, selon leur définition, sont causes de la grâce.

Conclusion :

"Les oeuvres de Dieu sont parfaites" (Dt 32, 4). Si Dieu confère un pouvoir à quelque créature, il lui donne ce qui est nécessaire pour exercer convenablement ce pouvoir. On le voit même dans l’ordre naturel : l’animal est doué d’organes qui rendent possible aux facultés de son âme leur exercice normal, à moins de déficience du côté de la matière.

Mais si la grâce sanctifiante est nécessaire à quiconque veut recevoir dignement les sacrements, elle l’est de même à quiconque doit les distribuer dignement. Le baptême, qui permet de recevoir les sacrements, confère la grâce sanctifiante ; ainsi l’Ordre qui donne le pouvoir de les dispenser.

Solutions :

1. Ce n’est pas une personne, mais toute l’Église que l’Ordre a pour but de guérir. Aussi, dire que l’Ordre est l’antidote de l’ignorance ne signifie pas que celui qui reçoit ce sacrement est par là même délivré de l’ignorance, mais qu’il est préposé pour délivrer de l’ignorance la foule des fidèles.

2. Il est vrai que les dons de la grâce sanctifiante sont communs à tous les membres de l’Église, et, de ce fait, ne peuvent établir de distinction entre eux. Mais les dons qui, eux, établissent cette distinction, nul ne peut les recevoir dignement s’il n’a la charité, et la charité ne se conçoit pas sans la grâce sanctifiante.

3. Pour exercer convenablement le ministère de l’Ordre ce n’est pas seulement une vertu quelconque qui est requise, mais bien une vertu éminente. Ceux qui reçoivent le sacrement de l’Ordre sont, de ce fait, établis au-dessus du peuple ; ils doivent donc aussi être les premiers par le mérite de leur sainteté. En ce sens, il faut supposer chez les ordinands la grâce, qui leur mérite d’être comptés au nombre des fidèles du Christ, mais, en recevant l’Ordre, ils reçoivent un don de grâce plus abondant, qui les rend capables de plus grandes oeuvres.

Article 2 — Tous les ordres donnent-ils un caractère ?

Objections :

1. Le caractère de l’Ordre est un pouvoir spirituel. Or certains ordres n’ont d’autre but que l’exercice de fonctions matérielles : l’Ordre des portiers ou des acolytes par exemple. En ces ordres du moins on ne peut donc parler de caractère.

2. Tout caractère est indélébile : celui qui en est revêtu est par là même placé dans un certain état qu’il ne peut plus quitter. Mais il est certains ordres qu’on peut quitter licitement pour revenir à l’état laïc. Tous les ordres n’impriment donc pas un caractère.

3. Le caractère sacramentel dispose l’homme à recevoir ou à donner quelque chose de sacré. Or, pour recevoir les sacrements le caractère du baptême suffit. Pour en être le dispensateur, il faut être dans l’Ordre sacerdotal. Donc les autres ordres n’impriment pas de caractère.

Cependant :

1. Tout sacrement qui n’imprime pas un caractère peut être reçu plus d’une fois ; or aucun Ordre ne peut être reçu plus d’une fois.

2. En outre, le caractère est une marque distinctive. Or dans tout Ordre on trouve un signe distinctif.

Conclusion :

Trois opinions sont en présence :

- 1° Les uns ont dit que l’Ordre sacerdotal seul imprimait un caractère. Ce qui est inexact car les fonctions de diacre ne peuvent être légitimement exercées que par un diacre. Le diacre possède donc un certain pouvoir spirituel que les autres n’ont pas dans l’administration des sacrements.

- 2° Aussi d’autres ont-ils prétendu que les ordres sacrés impriment bien un caractère, à l’exception pourtant des ordres mineurs. Ce qui ne peut se soutenir, car celui qui reçoit un Ordre, quel qu’il soit, est établi au-dessus des autres, et possède un certain pouvoir ordonné à l’administration des sacrements.

- 3° Il reste donc que le caractère, étant une marque distinctive, doit se retrouver dans tous les ordres. La preuve en est d’ailleurs que les ordres subsistent toujours et ne peuvent être reçus plus d’une fois. Telle est la troisième opinion qui est la plus commune.

Solutions :

1. Tout Ordre donne un pouvoir d'agir soit sur le sacrement lui-même, soit du moins en relation avec l’administration des sacrements. C’est ainsi que les portiers ont pour fonction d’admettre les fidèles à assister aux mystères divins : et de même des autres ordres. Tous supposent donc un pouvoir spirituel.

2. Le retour pour un clerc à l’état laïc ne supprime pas en lui le caractère, qui demeure. La preuve en est que s’il rentre dans le clergé, il n’a pas à recevoir de nouveau l’Ordre qu’il a déjà reçu une fois.

3. Cette difficulté s’éclaircit par la première explication.

Article 3 — Le caractère de l’Ordre présuppose-t-il le caractère baptismal ?

Objections :

1. Il semble que le caractère de l’Ordre ne présuppose pas le caractère baptismal. Le caractère de l’Ordre donne le pouvoir d’administrer les sacrements ; celui du baptême, de les recevoir. Or, une puissance active ne présuppose pas nécessairement de puissance passive, mais peut exister sans elle, comme c’est le cas de Dieu.

2. Un homme peut bien ne pas être baptisé, qui croit l’avoir été. Mais alors, s’il se présente aux ordres, il ne recevra pas le caractère de l’Ordre, si ce caractère présuppose celui du baptême. Ainsi ses actes : consécration, absolution, seront nuls, et l’Église sera trompée, ce qu’on ne saurait admettre.

Cependant :

Le baptême est la porte des sacrements. L’Ordre, un sacrement, présuppose donc le baptême.

Conclusion :

On ne reçoit que ce qu’on est capable de recevoir, Or, c’est le caractère du baptême qui rend capable de recevoir les sacrements. Celui donc qui ne l’a pas, ne peut pas recevoir les autres sacrements. Ainsi le caractère de l’Ordre suppose celui du baptême.

Solutions :

1. Dans un sujet qui a par lui-même une puissance active, celle-ci ne suppose pas de puissance passive. Mais pour celui qui reçoit d’un autre la puissance active, il faut nécessairement une puissance passive pour la recevoir.

2. Si cet homme est promu au sacerdoce, il n’est pas prêtre. Il ne peut ni consacrer, ni absoudre au tribunal de la pénitence selon le droit canon il doit être baptisé, puis ordonné de nouveau. Et s’il est promu à l’épiscopat, ceux qu’il ordonne ne reçoivent pas les ordres. Mais on peut légitimement croire pour ce qui est des effets derniers des sacrements, que le Souverain Prêtre suppléerait à cette déficience, et ne permettrait pas que ce mal soit caché au point de provoquer quelque danger pour l’Église.

Article 4 — Le caractère de l’Ordre présuppose-t-il nécessairement le caractère de la confirmation ?

Objections :

1. Dans toute série ordonnée, les éléments intermédiaires présupposent ceux qui les précèdent, comme ceux qui les suivent les supposent eux-mêmes. Or, le caractère de la confirmation présuppose celui du baptême, qui est le premier. Donc le caractère de l’Ordre présuppose, comme intermédiaire, celui de la confirmation.

2. Ceux qui ont mission de confirmer les autres doivent les premiers à être forts. Or, ceux qui reçoivent le sacrement de l’Ordre ont à confirmer les autres. Ils doivent donc, eux surtout, avoir reçu le sacrement de confirmation.

Cependant :

Les Apôtres ont reçu le pouvoir de l’Ordre avant l’Ascension, quand il leur a été dit (Jn 20, 22) : "Recevez le Saint Esprit". Et ce n’est qu’après l’Ascension qu’ils furent confirmés, par la venue du Saint Esprit.

Conclusion :

Dans le sujet qui reçoit le sacrement de l’Ordre, certaines dispositions sont requises pour le recevoir validement, d’autres pour le recevoir dignement. La validité du sacrement suppose chez celui qui va recevoir les ordres l’aptitude à être ordonné, que lui a donnée le baptême. Ainsi la validité même du sacrement dépend du caractère baptismal, de telle sorte que sans lui le sacrement de l’Ordre ne peut être reçu. Mais la convenance réclame chez l’ordinand toutes les perfections susceptibles de le rendre digne de remplir des fonctions sacrées l’une de ces perfections est justement d’avoir été confirmé. Si donc le caractère de l’Ordre suppose le caractère de la confirmation, c’est pour une raison de convenance, non pour une raison de nécessité.

Solutions :

1. Entre le caractère de la confirmation et celui de l’Ordre, il n’y a pas le même rapport qu’entre le caractère baptismal et celui de la confirmation. C’est le caractère baptismal qui rend capable de recevoir le sacrement de confirmation ; mais ce n’est pas le caractère de la confirmation qui rend apte à recevoir le sacrement de l’Ordre. Le même raisonnement ne vaut donc pas.

2. Il s’agit ici d’une simple raison de convenance.

Article 5 — Le caractère d’un Ordre présuppose-t-il nécessairement celui d’un autre Ordre ?

Objections :

1. Le rapport est plus intime deux ordres, qu'entre l’Ordre et un autre sacrement. Or, le caractère de l’Ordre présuppose le caractère d’un autre sacrement, le baptême. A plus forte raison le caractère d’un Ordre présuppose-t-il celui d’un autre Ordre.

2. Les ordres sont comme des degrés. Mais nul ne peut atteindre les degrés supérieurs sans avoir franchi les degrés inférieurs. Nul ne peut donc recevoir le caractère d’un Ordre sans avoir reçu celui du précédent.

Cependant :

Si l’on omet dans le sacrement une condition nécessaire à la validité, le sacrement doit être renouvelé. Or, celui qui reçoit un Ordre sans avoir reçu le précédent, n’a pas à être ordonné de nouveau : on lui confère simplement l’Ordre qu’il n’avait pas. L’Ordre précédent n’est donc pas absolument nécessaire pour le suivant.

Conclusion :

La réception des ordres inférieurs n’est pas requise pour que soient valides les ordres supérieurs ; les pouvoirs sont distincts ; de soi l’un n’exige pas l’autre dans un même sujet. C’est pourquoi, dans l’Église primitive, on ordonnait des prêtres qui n’avaient pas reçu les ordres inférieurs. Ils pouvaient cependant en exercer toutes les fonctions : car tout pouvoir inférieur est inclus dans un pouvoir qui lui est supérieur : la perfection de la sensibilité dans celle de l’intelligence, le pouvoir du gouverneur en celui du roi.

Dans la suite, l’Église décida que celui-là ne pourrait prétendre aux ordres supérieurs, qui d’abord ne se fut humilié en des fonctions inférieures. Ainsi, pour ceux qui sont ordonnés sans qu’il soit tenu compte de la succession normale des ordres, selon les lois de l’Église, on ne renouvelle pas l’Ordre qu’ils ont déjà reçu. On leur confère seulement les ordres précédents qui ne leur ont pas été donnés.

Solutions :

1. S’il s’agit de la ressemblance dans une même espèce, deux ordres ont entre eux un rapport plus intime que l’Ordre et le baptême. Mais s’il s’agit de la relation de puissance à acte, le rapport est alors plus étroit entre le baptême et l’Ordre qu’entre deux ordres différents. Le baptême donne à l’homme une puissance passive de recevoir l’Ordre : alors qu’un Ordre n’en donne pas, à l’égard d’un Ordre supérieur.

2. Les ordres ne sont pas comme des degrés que l’on rencontre dans une même action ou dans un même mouvement, de telle sorte qu’il soit nécessaire de passer par les premiers pour parvenir aux derniers. Les ordres sont des degrés établis entre des êtres différents, l’ange et l’homme par exemple : il n’est pas besoin que l’ange, avant d’être ange, soit homme. De même il y a des degrés entre la tête et les membres d’un corps, sans qu’il soit besoin que la tête, avant d’être tête, ait été pied. Il en va de même pour ce qui nous occupe.