Article 1 — Est-ce que les hommes sont protégés par les anges ?
Objections :
1. Il semble bien que les hommes ne soient pas protégés par les anges. En effet, des protecteurs sont attribués à des personnes soit parce que ces dernières sont ignorantes, soit parce qu’elles ne peuvent se protéger elles-mêmes, comme c’est le cas pour les enfants et les infirmes. Or, l’homme peut se protéger lui-même par son libre arbitre et il sait comment le faire par la connaissance qu’il possède naturellement de la loi naturelle. L’homme n’a donc pas besoin d’être protégé par un ange.
2. Par ailleurs, là où est présente une protection plus puissante, une protection plus faible est inutile. Or, selon l’Écriture [Psaumes, ch. 120, v. 4], les hommes sont protégés par Dieu : « Celui qui protège Israël ne dormira pas et ne sommeillera pas ». Il n’est donc pas nécessaire que l’homme soit protégé par un ange.
3. En outre, la perte de celui qui était protégé doit retomber sur la négligence de celui qui le protégeait. C’est pourquoi l’Écriture [Rois, L. 3, ch. 20, v. 39] dit : « Protège l’homme juste, car s’il lui arrive de tomber, ton âme sera le prix de la sienne ». Or, de nombreux hommes périssent chaque jour après être tombés dans le péché alors qu’ils auraient pu être soutenus par les anges, soit par une apparition, soit par un miracle, soit par quelque chose de la sorte. Les anges se trouveraient donc à être négligents si les hommes étaient confiés à leur protection : mais cette conclusion est manifestement fausse. Les anges ne sont donc pas les protecteurs des hommes.
Cependant : l’Écriture [Psaumes, ch. 90, v. 11] nous dit : « Il a ordonné à ses anges de te protéger en toutes tes voies ».
Réponse :
Je réponds qu’il faut dire qu’on observe, en tout genre de choses, conformément aux dispositions de la divine Providence, que les réalités mobiles et variables sont mues et réglées par les réalités immobiles et invariables : c’est ainsi que toutes les réalités corporelles sont réglées par les substances spirituelles immobiles et que les corps inférieurs le sont par les corps supérieurs, lesquels sont invariables quant à leur substance. Nous-mêmes, nous nous efforçons de déterminer nos conclusions, sur lesquelles nous pourrions nous déterminer de diverses manières, en nous appuyant fermement sur des principes qui eux-mêmes sont invariables.
En outre, il est manifeste, en ce qui concerne le domaine de l’agir, que la connaissance et les sentiments de l’homme peuvent varier de multiples manières et s’écarter du bien. C’est pourquoi il était nécessaire que des anges soient assignés à la protection des hommes afin que ces derniers soient réglés et mus par eux vers le bien.
Solutions :
1. Il faut dire en premier lieu que l’homme peut en quelque sorte échapper au mal par son libre arbitre, mais pas suffisamment, car son désir du bien est affaibli par les nombreuses passions de l’âme. De même, la connaissance de la loi naturelle, qui est naturellement présente dans l’homme, dirige l’homme vers le bien dans une certaine mesure, mais pas suffisamment : en effet, lorsque vient le temps d’appliquer les principes universels du droit à des opérations particulières, il arrive à l’homme de s’écarter du bien de plusieurs manières. C’est pourquoi l’Écriture [Sagesse, ch. 9, v. 14] nous dit : « Les pensées des mortels sont timides et nos prévisions incertaines ».
2. Il faut dire en deuxième lieu que deux conditions sont requises pour faire le bien. Premièrement, que l’appétit soit incliné au bien, ce qui n’est possible en nous que par l’acquisition de la vertu morale. Deuxièmement, que la raison découvre les moyens pertinents à la réalisation du bien vertueux, condition que le Philosophe [Éthique, L. 6, ch. 12] fait relever de la prudence. En ce qui concerne la première condition, Dieu protège immédiatement l’homme en répandant en lui la grâce et les vertus. En ce qui concerne la deuxième condition, Dieu protège l’homme à titre de maître universel dont l’enseignement parvient à l’homme par l’intermédiaire des anges, ainsi que nous l’avons établi plus haut [q. 111, art. 1].
3. Il faut dire en troisième lieu que tout comme les hommes s’écartent de leur instinct naturel du bien en raison de la passion du péché, de même ils s’écartent aussi des suggestions des bons anges, suggestions qui sont communiquées invisiblement aux hommes par mode d’illumination afin que ces derniers agissent bien. En conséquence, ce n’est pas à la négligence des anges qu’il faut attribuer la perte des hommes, mais à la malice des hommes eux-mêmes. Cependant, s’il arrive, en dehors de la loi commune, que les anges apparaissent visiblement aux hommes, cela vient d’une grâce spéciale de Dieu, tout comme c’est pour cette même raison que les miracles se produisent en dehors de l’ordre de la nature.
Article 2 — Est-ce que chaque homme est protégé par un ange spécial ?
Objections :
1. Il semble que chaque homme ne soit pas protégé par un ange spécial. En effet, l’ange est plus puissant que l’homme. Or, il suffit d’un seul homme pour protéger plusieurs hommes. À plus forte raison, un seul ange devrait suffire pour protéger une multitude d’hommes.
2. Par ailleurs, les créatures inférieures sont reliées à Dieu par les créatures supérieures qui usent d’intermédiaires, comme le dit Denys [La Hiérarchie Céleste, ch. 4, 13]. Or, puisque tous les anges sont inégaux, comme nous l’avons vu plus haut [q. 50, art. 4], il ne devrait y avoir qu’un seul ange entre lequel et l’homme il n’y ait pas d’intermédiaire. Il ne devrait donc y avoir qu’un seul ange qui protège immédiatement les hommes sans devoir recourir à des intermédiaires.
3. En outre, des charges supérieures sont attribuées à des anges supérieurs. Mais protéger un homme plutôt qu’un autre ne constitue pas une charge supérieure car tous les hommes sont égaux par nature. Or, puisque selon Denys [La Hiérarchie Céleste, ch. 10] chaque ange est supérieur à un autre, il semble bien que des hommes différents ne soient pas protégés par des anges différents.
Cependant : saint Jérôme, commentant ce passage de l’Écriture [Matthieu, ch. 18, v. 10] : « Leurs anges dans les cieux, etc. », dit : « Grande est la dignité des âmes, car Dieu délègue auprès de chacune d’elles, dès sa naissance, un ange pour la protéger ».
Réponse :
Je réponds qu’il faut dire qu’un ange spécial est assigné à la protection de chaque homme. La raison en est que la protection des anges est une certaine exécution de la Providence divine auprès des hommes. Or, la Providence de Dieu est différente à l’égard des hommes de ce qu’elle est à l’égard des autres créatures corruptibles parce que ces dernières se rapportent différemment à l’incorruptibilité : en effet, les hommes ne sont pas seulement incorruptibles quant à leur espèce commune, mais aussi quant à la forme qui est propre à chacun d’eux, à savoir quant à leur âme rationnelle, ce qui n’est pas le cas des autres réalités corruptibles. Or, il est clair que la Providence de Dieu s’adresse principalement aux réalités qui demeurent éternellement, et qu’elle veille sur les réalités transitoires en tant qu’elle les ordonne aux réalités éternelles. Ainsi donc, la Providence de Dieu est à l’égard de chaque homme individuel ce qu’elle est à l’égard de chacun des genres ou des espèces des réalités corruptibles. Mais selon saint Grégoire [Homélie 34, sur l’Évangile], les différents ordres angéliques sont assignés à différents ordres de choses, par exemple les Puissances sont assignées à la domination des démons, les Vertus à l’accomplissement des miracles dans les réalités corporelles, etc. Et il est probable que les différents anges appartenant à un même ordre sont assignés à différentes espèces de choses. C’est pourquoi il est raisonnable de penser que des anges différents sont assignés à la protection d’hommes différents.
Solutions :
1. Il faut dire en premier lieu qu’une protection peut s’adresse à un homme de deux manières. Premièrement en tant qu’il est un individu : en ce sens, un seul et même protecteur doit être attribué à chaque homme individuel, et parfois même plusieurs anges peuvent être assignés à la protection d’un même homme. Deuxièmement, en tant qu’il est membre d’une collectivité : en ce sens, un seul homme peut être assigné à la protection de toute la collectivité, et il appartiendra à cet homme de veiller aussi sur ce qui concerne un individu, mais dans la mesure où cela est en relation avec toute la collectivité, comme c’est le cas pour ce qui concerne son comportement extérieur au sujet duquel les autres peuvent être édifiés ou scandalisés. Mais la protection des anges auprès des hommes vise aussi chez eux ce qu’il y a d’invisible et de caché et qui concerne le salut de chaque homme pris individuellement. C’est pourquoi un ange spécial est assigné à la protection de chaque homme.
2. Il faut dire en deuxième lieu, comme nous l’avons souligné précédemment [q. 112, art. 3, sol. 4], que tous les anges de la première hiérarchie, quant à certaines choses, sont immédiatement illuminés par Dieu ; mais il y a certaines choses au sujet desquelles seuls les anges supérieurs sont immédiatement illuminés par Dieu, et qu’ils révèlent aux anges inférieurs. Et il faut noter qu’il en va de même aussi pour les ordres inférieurs, car le dernier des anges est illuminé, en ce qui concerne certaines choses, par un ange supérieur très éloigné de lui, mais en ce qui concerne d’autres choses, par un ange qui lui est immédiatement supérieur. En conséquence, il est aussi possible à un ange d’illuminer immédiatement un homme tout en illuminant aussi des anges qui sont sous lui.
3. Il faut dire en troisième lieu que bien que les hommes soient égaux par nature, on retrouve cependant des inégalités entre eux, sachant que le divine Providence ordonne certains d’entre eux à de grandes choses et d’autres à des choses de moindre importance, comme le dit l’Écriture [Ecclésiastique, ch. 33, v. 11, 12] : « Le Seigneur les a répartis en une multitude de services d’après lesquels il en a béni et exalté certains, maudit et humilié d’autres ». En conséquence, il est possible que la protection d’un homme soit une plus grande charge que celle d’un autre.
Article 3 — Est-ce que la protection des hommes ne relève que du dernier des ordres angéliques ?
Objections :
1. Il semble que la protection des hommes ne relève pas que du dernier des ordres angéliques. Saint Jean Chrysostome [Homélie 59 sur Matthieu], commentant ce passage de l’Écriture [Matthieu, ch. 18, v. 10] : « Leurs anges dans les cieux, etc.], n’entend pas cette protection comme devant procéder de n’importe quels anges, mais seulement des anges suprêmes. La protection des hommes ne relève donc que des anges suprêmes.
2. Par ailleurs, l’Apôtre [Hébreux, ch. 1, v. 14] dit que les anges « sont envoyés en ministère à cause de ceux qui reçoivent l’héritage du salut » : il semble donc que la mission des anges soit ordonnée à la protection des hommes. Mais il y a cinq ordres qui sont envoyés en ministère extérieur, ainsi que nous l’avons dit plus haut [q. 112, art. 4]. Ce sont donc tous les anges appartenant à ces cinq ordres qui sont affectés à la protection des hommes.
3. En outre, la domination des démons semble davantage nécessaire à la protection des hommes, charge qui relève des Puissances selon saint Grégoire [Homélie 34, sur l’Évangile]. Il en va de même pour l’accomplissement des miracles, charge qui relève des Vertus. En conséquence, ces ordres aussi, et non seulement de dernier des ordres, sont délégués pour la protection des hommes.
Cependant : l’Écriture [Psaumes, ch. 90, v. 11] nous dit : « La protection des hommes est attribuée au Anges » ; or, selon Denys [La Hiérarchie Céleste, ch. 9, 5], c’est là le dernier des ordres angéliques.
Réponse :
Je réponds qu’il faut dire, comme nous l’avons dit précédemment [q. 113, art. 2, sol. 1], que la protection d’un homme peut s’entendre de deux manières. Premièrement, en tant que protection individuelle, c’est-à-dire en tant qu’un ange spécial est assigné à la protection de chaque homme, et une telle protection relève du dernier des ordres angéliques auquel il appartient, selon saint Grégoire, d’annoncer les choses de moindre importance. Or, il semble que ce soit la moindre des fonctions angéliques de procurer ce qui concerne le salut d’un seul homme.
Deuxièmement, en tant que protection universelle, laquelle se multiplie selon les divers ordres angéliques : en effet, plus l’agent est universel, plus il est supérieur. En conséquence, la protection de la multitude humaine relève de l’ordre des Principautés, ou peut-être de celui des Archanges qu’on appelle les Princes des anges ; c’est pourquoi l’Écriture [Daniel, ch. 10, v. 13] dit de Michel, que nous appelons archange, qu’il est l’un des Princes. Puis, l’ordre des Vertus a la charge de protéger toutes les natures corporelles, alors que les Puissances ont la charge de garder les démons, et enfin, selon saint Grégoire, l’office des Principautés consiste à protéger les bons esprits.
Solutions :
1. Il faut dire en premier lieu que cette parole de saint Jean Chrysostome peut être interprétée somme devant s’adresser aux anges les plus élevés faisant partie du dernier des ordres angéliques car, comme le dit Denys [La Hiérarchie Céleste, ch. 10], en tout ordre il y a les premiers, les moyens et les derniers. Il est alors probable que les plus grands des anges soient chargés de la protection de ceux qui sont choisis par Dieu pour être élevés à un plus haut degré de gloire.
2. Il faut dire en deuxième lieu que ce ne sont pas tous les anges qui sont envoyés en ministère qui accordent une protection spéciale à chaque homme ; au contraire, certains ordres sont chargés d’une protection plus ou moins universelle, ainsi que nous venons de le dire.
3. Il faut dire en troisième lieu que même les anges inférieurs exercent les charges des anges supérieurs, dans la mesure où ils participent de leurs dons et qu’ils sont comme les exécutants de leur puissance. C’est en ce sens que même les anges inférieures peuvent dominer les démons et accomplir des miracles.
Article 4 — Est-ce que les anges sont assignés à la protection de tous les hommes ?
Objections :
1. Il semble que les anges ne soient pas assignés à la protection de tous les hommes, car l’Apôtre [Philippiens, ch. 2, v. 7] affirme que « le Christ est fait à l’image des hommes et reconnu comme homme par le comportement ». Si donc les anges étaient assignés à la protection de tous les hommes, même le Christ aurait eu un ange gardien. Or, cela est inadmissible, puisque le Christ est supérieur à tous les anges. Les anges ne sont donc pas assignés à la protection de tous les hommes.
2. Par ailleurs, le premier de tous les hommes fut Adam. Or, il ne convenait pas à Adam d’avoir un ange gardien, au moins en l’état d’innocence, puisqu’alors il n’était menacé par aucun danger. Les anges ne sont donc pas chargés de la protection de tous les hommes.
3. En outre, les anges sont chargés de la protection des hommes afin que ces derniers soient conduits par eux à la vie éternelle, incités à bien agir et prémunis contre les attaques des démons. Mais les hommes qui seront damnés ne parviendront jamais à la vie éternelle. Même les infidèles, même s’ils accomplissent parfois de bonnes œuvres, ne les accomplissent pas bien, puisqu’ils n’agissent pas selon une intention droite, comme le dit saint Augustin [Commentaire 2 sur le Psaume 31] : « C’est la foi en effet qui dirige l’intention ». Et, comme le dit l’Apôtre [Thessaloniciens, ch. 2, v. 9], la venue de l’Antéchrist « s’opérera sous l’influence de Satan ». En conséquence, les anges ne sont pas chargés de la protection de tous les hommes.
Cependant : saint Jérôme [Commentaire sur Matthieu, ch. 18, v. 10] déclare : « Toute âme a un ange qui est chargé de sa protection ».
Réponse :
Je réponds qu’il faut dire que tout homme établi en la vie d’ici-bas, est comme sur un chemin qui doit conduire à la patrie. Et sur ce chemin, de nombreux dangers, du dedans et du dehors, guettent l’homme selon cette parole de l’Écriture [Psaumes, ch. 141, v. 4] : « Sur ce chemin où je marchais, ils me tendirent un piège ». C’est pourquoi, tout comme on donne des gardiens à des hommes qui marchent sur des chemins dangereux, de même Dieu a donné un ange gardien à tout homme aussi longtemps qu’il marche sur le chemin d’ici-bas. Mais quand il sera parvenu au terme de ce chemin, il n’aura plus d’ange gardien : s’il est au Royaume de Gloire, il aura un ange pour régner avec lui ; s’il est en enfer, il aura un démon pour le punir.
Solutions :
1. Il faut dire en premier lieu que le Christ, en tant qu’homme, était immédiatement réglé par le Verbe de Dieu et c’est pourquoi il n’avait pas besoin de la protection des anges. En outre, il était déjà en possession, de par son âme, du terme de la voie, mais il était encore en chemin en raison de la passibilité de son corps. En conséquence, il ne pouvait pas avoir besoin d’un ange gardien supérieur à lui, mais plutôt d’un ange inférieur à lui pour le servir. C’est pourquoi l’Écriture [Matthieu, ch. 4, v. 11] dit au sujet des anges : « Ils s’approchèrent de lui et le servirent ».
2. Il faut dire en deuxième lieu que l’homme, en l’état d’innocence, n’était menacé d’aucun danger venant de l’intérieur, car tout en lui était ordonné, comme nous l’avons dit précédemment [q. 95, art. 1, 3]. Il était cependant menacé par des dangers extérieurs, à cause des embûches des démons, comme les événements l’ont démontré. C’est pourquoi il avait alors besoin d’un ange gardien.
3. Il faut dire en troisième lieu que tout comme ceux qui seront damnés, les infidèles et l’Antéchrist ne sont pas privés du secours intérieur de la raison naturelle, de même encore ils ne sont pas privés du secours extérieur accordé par Dieu à toute la nature humaine, à savoir la protection des anges. Bien que cette aide ne suffise pas à leur faire mériter la vie éternelle par l’accomplissement de bonnes œuvres, cette aide contribue néanmoins à ce qu’ils échappent à certains maux dont eux-mêmes et d’autres souffriraient : en effet, les bons anges empêchent les démons eux-mêmes de nuire autant qu’ils le voudraient. De la même manière, l’Antéchrist lui-même ne pourra pas nuire autant qu’il le voudra.
Article 5 — Est-ce qu’un ange est chargé de la protection d’un homme dès sa naissance ?
Objections :
1. Il semble qu’un ange ne soit pas chargé de la protection d’un homme dès sa naissance, car, comme le dit l’Apôtre [Hébreux, ch. 1, v. 14], les anges sont envoyés en ministère « pour aider ceux qui doivent recevoir l’héritage du salut ». Mais ce n’est que lorsque les hommes sont baptisés qu’ils commencent à recevoir l’héritage du salut. Donc, ce n’est que lorsque l’homme est baptisé, et non dès sa naissance, qu’un ange est chargé de sa protection.
2. Par ailleurs, les hommes sont protégés par les anges en tant qu’ils sont illuminés par eux par mode d’enseignement. Or, les enfants ne sont pas aptes dès la naissance à être enseignés puisqu’ils n’ont pas encore l’usage de la raison. Les anges ne sont donc pas chargés de la protection des enfants dès leur naissance.
3. En outre, les enfants qui existent dans le sein de leur mère possèdent une âme rationnelle qui est semblable, pendant un certain temps, à celle qu’ils possèdent après leur naissance. Mais il semble que des anges ne soient pas chargés de leur protection alors qu’ils sont dans le sein maternel, puisque même les ministres de l’Église ne leur confèrent pas alors les sacrements. Les anges ne sont donc pas chargés de la protection des hommes dès qu’ils naissent.
Cependant : saint Jérôme [Commentaire sur Matthieu, ch. 18, v. 10] affirme : « Toute âme, dès sa naissance, se voit confiée à la protection d’un ange ».
Réponse :
Je réponds qu’il faut dire comme Origène [Commentaire sur Matthieu, tome 13] qu’il existe deux opinions à ce sujet. En effet, certains soutiennent qu’un ange est affecté à la protection d’un homme au moment de son baptême, d’autres que cette mission de l’ange s’accomplit dès la naissance. Or, saint Jérôme approuve, avec raison, cette dernière position. En effet, les bienfaits qui sont donnés par Dieu à l’homme en tant qu’il est chrétien, comme la réception de l’Eucharistie et des autres sacrements, commencent au moment de son baptême. Mais les bienfaits que l’homme reçoit de Dieu en tant qu’il possède la nature rationnelle lui sont attribués aussitôt qu’il reçoit cette nature à la naissance. Et la protection des anges fait partie de ces bienfaits, comme nous l’avons vu précédemment [q. 113, art. 1, sol. 4]. C’est pourquoi un ange est chargé de la protection d’un homme dès sa naissance.
Solutions :
1. Il faut dire en premier lieu que, si l’on considère l’effet ultime de la protection des anges, à savoir la réception de l’héritage du salut, les anges sont envoyés efficacement en ministère seulement pour ceux « qui doivent recevoir l’héritage du salut ». Cependant, le ministère des anges n’est pas retiré aux autres hommes bien qu’il n’ait pas en eux la même efficacité, à savoir l’obtention du salut ; ce ministère des anges continue en effet de conserver une certaine efficacité à leur égard en tant qu’il les met à l’abri de nombreux maux.
2. Il faut dire en deuxième lieu que la protection des anges est ordonnée, comme à son effet ultime et principal, à l’illumination doctrinale. Néanmoins, elle conduit à de nombreux autres effets qui sont proportionnés aux enfants, comme la protection contre les démons et contre d’autres préjudices corporels et spirituels.
3. Il faut dire en troisième lieu que l’enfant, aussi longtemps qu’il est dans le sein maternel, n’est pas tout à fait séparé de sa mère, mais, lui étant encore uni, il est en quelque sorte comme une partie d’elle, tout comme le fruit qui pend à la branche d’un arbre fait encore partie de l’arbre d’une certaine manière. C’est pourquoi on peut dire avec probabilité que l’ange qui est chargé de la protection de la mère se trouve aussi à protéger l’enfant qui est dans le sein de la mère. Mais à sa naissance, lorsque cet enfant est séparé de sa mère, un ange lui est attribué en propre pour le protéger, comme le soutient saint Jérôme [Commentaire sur Matthieu, ch. 18, v. 10].
Article 6 — Est-ce que l’homme est parfois abandonné par son ange gardien ?
Objections :
1. Il semble que l’ange gardien abandonne parfois l’homme dont la protection lui est confiée, car l’Écriture [Jérémie, ch. 51, v. 9] dit par la bouche des anges : « Nous avons pris soin de Babylone, mais elle n’est pas guérie ; abandonnons-la donc » ; puis, la Glose commentant cet autre passage de l’Écriture [Isaïe, ch. 5, v. 5] : « J’enlèverai son mur et elle sera foulée aux pieds », en disant que ce mur désigne la protection des anges.
2. Par ailleurs, Dieu est un bien meilleur protecteur que ne le sont les anges. Or, selon l’Écriture [Psaumes, ch. 21, v. 2], il arrive parfois à Dieu d’abandonner l’homme : « Mon Dieu, mon Dieu, regarde-moi, pourquoi m’abandonnes-tu ? ». Donc, à plus forte raison, l’ange abandonne l’homme.
3. Saint Jean Damascène [De la Foi Orthodoxe, L. 2, ch. 3] déclare : « Lorsque les anges sont avec nous, ils ne sont pas dans le ciel ». Mais ils sont parfois au ciel. En conséquence, il leur arrive de nous abandonner.
Cependant : les démons nous livrent continuellement la guerre, selon l’Écriture [1 Pierre, ch. 5, v. 8] : « Votre ennemi, le diable, tel un lion rugissant, parcourt le monde à la recherche de ceux qu’il pourrait dévorer ». Donc, les bons anges, à plus forte raison, nous protègent continuellement.
Réponse :
Je réponds qu’il faut dire, comme nous l’avons vu précédemment [q. 113, art. 2], que la protection des anges est une certaine exécution de la divine Providence pratiquée sur l’homme. Or, il est clair que ni l’homme ni aucune autre créature ne peut totalement échapper à la divine Providence. En effet, en tant qu’une créature participe de l’être, elle est soumise à la providence universelle exercée à l’égard de tous les êtres. Mais on dit de Dieu qu’il abandonne l’homme, selon les dispositions de sa divine providence, dans la mesure où il permet que l’homme souffre de quelque défaut relativement soit à une peine, soit à une faute.
De la même manière, il faut dire aussi que l’ange gardien n’abandonne jamais totalement l’homme, mais il lui arrive parfois de le laisser en partie à lui-même, c’est-à-dire dans la mesure où il n’empêche pas qu’il soit soumis à une tribulation ou encore qu’il tombe dans le péché, conformément aux dispositions des jugements divins. Et c’est en ce sens qu’on dit de Babylone et de la maison d’Israël qu’elles furent abandonnées des anges parce que leurs anges gardiens n’empêchèrent pas qu’elles soient soumises à des tribulations.
Solutions :
Les considérations qui précèdent répondent clairement aux deux premières objections.
3. Il faut dire en troisième lieu que bien que l’ange gardien abandonne parfois l’homme sous le rapport du lieu, il ne l’abandonne cependant pas sous le rapport de l’effet de la protection, car même lorsqu’il est au ciel, il sait ce que l’homme fait et, loin d’avoir besoin du temps pour effectuer un mouvement local, il peut être instantanément présent à ses côtés.
Article 7 — Est-ce que les anges souffrent des maux que subissent ceux qu’ils protègent ?
Objections :
1. Il semble que les anges souffrent des maux subis par ceux qu’ils protègent car l’Écriture [Isaïe, ch. 33, v. 7] nous dit : « Les anges de la paix reviennent en pleurant ». Or, les pleurs sont le signe de la douleur et de la tristesse. Les anges sont donc attristés par les maux qui accablent les hommes qu’ils protègent.
2. Saint Augustin [La Cité de Dieu, L. 14, ch. 15] dit au sujet de la tristesse qu’elle « vient de ce qui nous arrive contre notre volonté ». Or, la perte de l’homme qu’il protégeait est contraire à la volonté de l’ange gardien. Les anges s’attristent donc de la perte des hommes.
3. En outre, tout comme la tristesse est contraire à la joie, de même le péché est contraire à la pénitence. Or, les anges se réjouissent du pécheur qui fait pénitence, comme le dit l’Écriture [Luc, ch. 15, v. 7]. Ils doivent donc s’attrister de ce que le juste tombe dans le péché.
4. De plus, la Glose d’Origène, commentant ce passage de l’Écriture [Nombres, ch. 18, v. 12] : « Tout ce qu’ils peuvent offrir de prémices…», dit : « Les anges seront amenés en jugement pour savoir si les hommes sont tombés en raison de leur négligence ou en raison de l’indolence des hommes. Mais c’est avec raison que chacun souffre des maux pour lesquels il est conduit en jugement. Les anges souffrent donc des péchés des hommes.
Cependant : là où il y a tristesse et douleur, la félicité n’est pas parfaite et c’est pourquoi l’Écriture [Apocalypse, ch. 21, v. 4] déclare au sujet de la béatitude : « Il n’y aura plus de mort, il n’y aura plus ni deuil, ni lamentations, ni douleur ». Or, les anges sont parfaitement bienheureux. Ils ne souffrent donc de rien.
Réponse :
Je réponds qu’il faut dire que les anges ne souffrent ni des péchés, ni des châtiments des hommes. En effet, comme le dit saint Augustin [La Cité de Dieu, L. 14, ch. 15], la tristesse et la douleur n’a pour objet que ce qui est contraire à la volonté. Or, il n’y a rien qui se produit dans le monde et qui soit contraire à la volonté des anges et des autres bienheureux, car leur volonté adhère parfaitement à l’ordre de la justice divine et rien ne se réalise dans le monde qui ne s’actualise ou ne soit permis par la justice divine. C’est pourquoi, à parler purement et simplement, rien ne se produit dans le monde qui soit contraire à la volonté des bienheureux. En effet, comme le dit le Philosophe [Éthique, L. 3, ch. 1], on dit d’un acte qu’il est volontaire purement et simplement en ce sens qu’il est voulu dans le particulier, ici et maintenant, c’est-à-dire en considérant toutes les circonstances, bien qu’il ne serait pas voulu s’il était considéré dans l’universel : par exemple, le pilote ne veut pas que les marchandises contenues dans son navire soient jetées à la mer, s’il considère cet acte dans l’absolu et l’universel, mais il le veut lorsqu’il considère le danger de la tempête imminente qui menace son équipage. Cet acte est donc plus volontaire qu’involontaire. En conséquence, les anges ne veulent pas, à parler absolument et universellement, les péchés et les châtiments des hommes ; ils veulent cependant que l’ordre de la justice divine soit observé en cette matière, ordre selon lequel il est permis à certains de pécher et de subir des châtiments.
Solutions :
1. Il faut dire en premier lieu que cette parole d’Isaïe peut être attribuée aux anges, et cela au sens littéral, c’est-à-dire aux messagers d’Ézéchias qui pleurèrent à cause des paroles du prophète, comme l’établit l’Écriture [Isaïe, ch. 37, v. 2 sqq. ; ch. 36, v. 22]. Mais en un sens allégorique, les anges de la paix sont les apôtres et les prédicateurs qui pleurent pour les péchés des hommes. Mais si on applique ces paroles aux bons anges en un sens anagogique, on parle alors par métaphore pour désigner les anges qui veulent le salut des hommes dans l’universel, car c’est en ce sens en effet que les passions sont attribuées à Dieu et aux anges.
2. Il faut dire en deuxième lieu que ce que nous venons de dire répond clairement à cette objection.
3. Il faut dire en troisième lieu que même pour les péchés des hommes aussi bien que pour leurs châtiments, il demeure toujours chez les anges une même raison de se réjouir, à savoir l’accomplissement de l’ordre de la divine Providence.
4. Il faut dire en quatrième lieu que si les anges sont appelés en jugement pour les péchés des hommes, ce n’est pas parce qu’ils en seraient responsables, mais à titre de témoins, pour convaincre les hommes de leur négligence.
Article 8 — Est-ce qu’il peut y avoir entre les anges une lutte ou une discorde ?
Objections :
1. Il semble qu’il ne puisse y avoir lutte ou discorde parmi les anges, car l’Écriture [Job, ch. 25, v. 2] déclare au sujet de Dieu : « Il est celui qui établit la paix au plus haut du ciel ». Or, la lutte est contraire à la paix. Il n’y a donc pas de lutte parmi les anges qui sont dans le ciel.
2. Par ailleurs, là où il y a charité parfaite et juste distribution des charges, il ne peut y avoir de conflit. Or, c’est précisément ce qu’on retrouve parmi les anges. Il n’y a donc pas de lutte parmi les anges.
3. En outre, si l’on disait que les anges combattent les uns contre les autres en faveur de ceux qu’ils protègent, il serait nécessaire qu’un ange embrasse un parti et un autre ange l’autre parti. Mais si un parti soutient une position qui est juste, l’autre parti occupera une position injuste, et il en résulterait qu’un ange bon défendrait une position injuste, ce qui est inadmissible. Il n’y a donc pas de lutte parmi les anges.
Cependant : l’Écriture [Daniel, ch. 10, v. 13] nous dit, par la bouche de l’archange Gabriel : « Le Prince du royaume des Perses m’a résisté pendant vingt-et-un jours ». Or, ce Prince des Perses était l’ange qui était chargé de la protection du royaume des Perses. Donc, un ange résiste à un autre. En conséquence, il y a lutte parmi les anges.
Réponse :
Je réponds qu’il faut dire que cette question est soulevée à l’occasion de cette parole du prophète Daniel que nous venons de citer et que saint Jérôme [sur Daniel] commente en disant que le Prince du royaume des Perses est l’ange qui s’opposa à la libération du peuple d’Israël en faveur duquel Daniel priait alors que Gabriel présentait ses prières à Dieu. Or, cette résistance fut possible parce qu’un prince des démons cherchait à entraîner dans le péché des Juifs amenés en Perse, ce qui s’opposait à la prière de Daniel intercédant en faveur du même peuple.
Mais selon saint Grégoire [Considérations Morales, L. 17, ch. 12], ce prince du royaume des Perses était un bon ange chargé de la protection de ce royaume. Donc, pour avoir l’évidence de la manière dont il est possible de dire qu’un ange résiste à un autre, il faut considérer que les jugements que Dieu porte sur les différents royaumes et sur la diversité des hommes s’exercent par l’intermédiaire des anges. Or les anges, dans leurs opérations, sont réglés par la providence divine. Or il arrive parfois, dans les différents royaumes et dans la diversité des hommes, qu’on retrouve des mérites ou des démérites qui s’opposent de telle manière que l’un soit inférieur ou supérieur à l’autre. Or, les anges ne peuvent connaître ce que l’ordre de la sagesse divine détermine à ce sujet que si Dieu lui-même le leur révèle : ils doivent donc nécessairement consulter la sagesse divine à ce sujet. Ainsi donc, dans la mesure où ils consultent la volonté divine au sujet des mérites contraires et qui s’opposent mutuellement, on dit des anges qu’ils résistent les uns aux autres, non pas parce que leurs volontés s’opposent (car ils s’accordent tous en ceci qu’ils veulent tous l’accomplissement de la volonté divine), mais parce qu’il y a opposition entre les choses au sujet desquelles il y a consultation.
Solutions :
C’est ainsi que toutes les objections se trouvent à être résolues au moyen de ce que nous venons de dire.