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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · Psaumes : Vulgate · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Est-ce que l’âme sensitive est transmise avec la semence?

Objections :

1. Il semble que l’âme sensitive ne soit pas transmise avec la semence mais qu’elle procède de la création de Dieu. En effet, toute substance parfaite qui n’est pas composée de matière et de forme, si son existence a un commencement, ne vient pas à l’existence par mode de génération mais par la création car toute génération procède d’une matière. Or, l’âme sensitive est une substance parfaite autrement elle ne pourrait mouvoir un corps : et puisqu’elle est la forme d’un corps, elle n’est pas composée de matière et de forme. En conséquence, elle ne commence pas à exister par mode de génération, mais par la création.

2. Par ailleurs, le principe de génération chez les êtres vivants est la puissance génératrice qui, puisqu’on la compte parmi les puissances de l’âme végétative, est inférieure à l’âme sensitive. En effet, elle ne produit rien au-delà de son espèce. Donc, l’âme sensitive ne peut être causée par la puissance générative de l’animal.

3. En outre, celui qui engendre, engendre ce qui lui est semblable et par conséquent il faut que la forme de ce qui est engendré existe en acte dans la cause de la génération. Or, l’âme sensitive n’existe pas en acte dans la semence, ni elle-même ni une de ses parties, car toutes les parties de l’âme sensitive existent dans une partie déterminée du corps ; or, dans la semence, il n’existe aucune parcelle du corps car il n’existe aucune parcelle du corps qui ne procède pas de la semence et de sa puissance. Donc, l’âme sensitive n’a pas pour cause la semence.

4. De plus, s’il existe dans la semence un principe actif de l’âme sensitive, ou bien ce principe demeure une fois l’animal engendré, ou bien il est détruit.

Or, il ne peut pas demeurer. En effet, ou bien il serait identique à l’âme sensitive de l’animal engendré et cela est impossible car celui qui engendre serait identique à celui qui est engendré comme celui qui fait serait identique à ce qui est fait. Ou bien il serait quelque chose d’autre que cette âme et cela aussi est impossible car nous avons montré plus haut [q. 76, art. 4] que dans un seul et même animal il n’y a qu’un seul principe formel qui est son âme unique.

Mais s’il est détruit, cela aussi présente une impossibilité car dans ce cas un agent agirait en vue de sa propre destruction, ce qui est impossible. L’âme sensitive ne peut donc être engendrée à partir d’une semence.

Cependant : la puissance qui est dans la semence est à l’animal qui est engendré à partir de cette semence ce que la puissance qui est présente dans les éléments du monde est aux animaux qui sont produits à partir de ces éléments comme ceux qui sont engendrés par putréfaction. Or, chez de tels animaux, les âmes sont produites par la puissance présente dans les éléments comme le dit l’Écriture [Genèse, ch. 1, v. 20] : « Que les eaux produisent le reptile à l’âme vivante ». Donc, chez les animaux qui sont engendrés à partir d’une semence, les âmes sont produites par la puissance qui est dans la semence.

Réponse :

Je réponds qu’il faut dire que certains penseurs [q. 65, art. 4] ont soutenu que les âmes sensitives des animaux sont créées par Dieu. Cette position serait certainement juste si les âmes sensitives étaient des réalités subsistantes possédant par elles-mêmes l’être et l’opération. Dans ce cas, comme elles posséderaient par elles-mêmes l’être et l’opération, de même elles devraient aussi posséder par elles-mêmes leur devenir. En conséquence, puisqu’une réalité simple et subsistante ne peut venir à l’être que par la création, il s’ensuivrait que l’âme sensitive viendrait à exister par création.

Mais ce principe, à savoir que l’âme sensitive possède par elle-même l’être et l’opération, est faux, ainsi que nous l’avons vu précédemment [q. 75, art. 3] car autrement cette âme ne serait pas soumise à la corruption une fois le corps détruit. C’est pourquoi, puisque l’âme sensitive n’est pas une forme subsistante, elle possède l’être à la manière des autres formes corporelles qui ne possèdent pas l’être par elles-mêmes mais dont on dit qu’elles ont l’être en tant que les composés subsistants existent par elles. C’est donc à ces composés eux-mêmes qu’il faut attribuer le devenir. Et parce que celui qui engendre est semblable à celui qui est engendré, il est nécessaire que l’âme sensitive, aussi bien que les autres formes de ce genre, soit naturellement produite dans l’être par des agents corporels qui font passer la matière de la puissance à l’acte au moyen d’une puissance corporelle qui est en eux.

Or, plus un agent est puissant, plus grande est l’extension de son opération : par exemple, plus un corps est chaud et plus sa chaleur s’étend à des êtres qui sont éloignés. Donc les corps non-vivants, qui sont inférieurs dans l’ordre de nature, engendrent des êtres semblables à eux-mêmes sans intermédiaire, par eux-mêmes, comme le feu qui engendre par lui-même le feu. Mais les corps vivants, plus puissants, produisent des êtres semblables à eux-mêmes dans la génération tantôt sans intermédiaire, tantôt avec intermédiaire.

Ils le font certes sans intermédiaire dans l’opération de nutrition dans laquelle la chair engendre la chair ; ils le font avec intermédiaire dans l’acte de la génération car dans ce cas une certaine puissance active procède de l’âme de celui qui engendre dans la semence même de l’animal ou de la plante, un peu à la manière dont une certaine puissance active procède de l’agent principal dans l’instrument. Et tout comme il est possible de dire indifféremment que quelque chose est mû par un instrument ou par l’agent principal, de même il est possible de dire indifféremment que l’âme de celui qui est engendré procède de l’âme de celui qui engendre ou de la puissance qui vient de cette âme et qui est présente dans la semence.

Solutions :

1. Il faut dire en premier lieu que l’âme sensitive n’est pas une substance parfaite et subsistant par elle-même. Nous en avons déjà parlé précédemment [q. 75, art. 3] et il n’est pas nécessaire de revenir sur ce sujet.

2. Il faut dire en deuxième lieu que la puissance générative n’engendre pas seulement par le pouvoir qui lui est propre, mais par celui de toute l’âme dont elle est une puissance. C’est pourquoi la puissance générative de la plante engendre une plante et la puissance générative de l’animal engendre un animal. En effet, plus une âme est parfaite, plus sa puissance générative est ordonnée à un effet parfait.

3. Il faut dire en troisième lieu que cette puissance active qui est dans la semence, et qui procède de l’âme de celui qui engendre, est comme une certaine motion de l’âme même de celui qui engendre : elle n’est ni l’âme elle-même, ni même une de ses parties, si ce n’est en puissance. On pourrait la comparer à la hache ou à la scie qui ne sont pas la forme même du lit, mais seulement une certaine motion ordonnée à cette forme. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire que cette puissance active possède un organe en acte, mais plutôt elle est établie dans l’esprit même contenu dans la semence, laquelle est écumeuse, comme nous le montre sa blancheur. Dans cet esprit se trouve aussi une chaleur qui vient de la puissance des corps célestes, par la puissance desquels les opérations des agents inférieurs sont ordonnées à leur espèce comme nous l’avons dit plus haut [q. 115, art. 3, sol. 2]. Et parce que dans cet esprit la puissance de l’âme collabore avec la puissance du corps céleste, on dit que « l’homme, avec l’aide du soleil, engendre l’homme », comme le dit le Philosophe [Physique, L. 2, ch. 2]. Mais l’élément chaleur, selon le même philosophe [De l’Âme, L. 2, ch. 4], tient le rôle d’instrument à l’égard de la puissance de l’âme comme à l’égard de la puissance nutritive.

4. Il faut dire en quatrième lieu que chez les animaux parfaits qui sont engendrés suite à un accouplement, la puissance active se trouve dans la semence du mâle, selon le Philosophe [De la Génération des Animaux, L. 2, ch. 3, 4] alors que la matière du fœtus est fournie par la femelle. Or, l’âme végétative se trouve dès le début dans cette matière, non pas en acte second mais en acte premier, comme l’âme sensitive chez ceux qui dorment. Mais lorsque cette âme commence à se saisir d’un aliment, alors elle opère déjà en acte. Donc, une telle matière est transformée par la puissance qui est dans la semence du mâle, jusqu’à ce qu’elle soit conduite à être l’âme sensitive en acte : non pas de telle manière que la force même qui était dans la semence devienne l’âme sensitive car dans ce cas celui qui engendre et celui qui est engendré seraient identiques et on se retrouverait dans une situation qui serait davantage semblable à ce qui se passe dans la nutrition et la croissance qu’à ce qui se produit réellement dans la reproduction, comme le souligne le Philosophe [De la Génération et de la Corruption, L. 1, ch. 5]. Mais après la production de l’âme sensitive dans celui qui est engendré jusqu’à un certain stade de son développement, par la puissance du principe actif qui était dans la semence, alors cette âme sensitive de l’enfant commence déjà à opérer le développement de son propre corps par la nutrition et la croissance.

Alors, la semence détruite, ainsi que l’esprit qui y était contenu, la puissance active qui était dans la semence cesse d’exister. Et cela ne présente aucun problème car cette puissance n’est pas l’agent principal mais seulement l’agent instrumental : en effet, la motion de l’instrument cesse lorsque l’effet est déjà produit dans l’existence.

Article 2 — Est-ce que l’âme intellectuelle est causée par la semence?

Objections :

1. Il semble que l’âme intellectuelle soit causée par la semence car l’Écriture [Genèse, ch. 46, v. 26] : « Toutes les âmes qui étaient sorties de la cuisse de Jacob, au nombre de soixante-six ». Or, rien ne sort de la cuisse d’un homme qu’en tant qu’il est causé par la semence. L’âme intellectuelle est donc causée par la semence.

2. Par ailleurs, comme nous l’avons montré précédemment [q. 76, art. 3], il n’y a qu’une seule et même âme substantielle en chaque homme : intellectuelle, sensitive et nutritive. Or, l’âme sensitive est engendrée chez l’homme par la semence, comme chez les autres animaux : c’est pourquoi le Philosophe [La Génération des Animaux, L. 2, ch. 3] dit : « L’homme et l’animal ne se forment pas simultanément, mais l’animal, possédant l’âme sensitive, se forme d’abord ». L’âme intellectuelle est donc formée elle aussi par la semence.

3. En outre, c’est l’opération d’un seul et même agent qui se termine à la forme et à la matière, autrement on ne parviendrait pas à un être absolument un à partir de la matière et de la forme. Or, l’âme intellectuelle est la forme du corps humain, qui est formée par la puissance de la semence. Donc, l’âme intellectuelle est elle aussi causée par la semence.

4. De plus, l’homme engendre ce qui lui est semblable selon l’espèce. Or, l’espèce humaine est constituée par l’âme rationnelle. L’âme rationnelle est donc transmise par la génération.

5. Aussi, il ne convient pas de dire que Dieu coopère avec les pécheurs. Mais si les âmes rationnelles étaient créées par Dieu, Dieu coopérerait parfois avec les adultères car il arrive parfois que des enfants soient engendrés par leur union interdite. Les âmes rationnelles ne sont donc pas créées par Dieu.

Cependant : l’Église [Dogmatique ecclésiastique, ch. 14] enseigne : « Les âmes rationnelles ne proviennent pas de la semence procédant de l’union charnelle ».

Réponse :

Je réponds qu’il faut dire qu’il est impossible que la puissance active qui est dans la matière puisse étendre son opération à la production d’un effet immatériel. Or, il est manifeste que le principe intellectuel qui est dans l’homme est un principe qui transcende la matière puisqu’il est la cause d’opérations auxquelles le corps ne coopère pas. Et c’est pourquoi il est impossible que la puissance qui est dans la semence soit la cause efficiente du principe intellectuel.

De même encore la puissance qui est dans la semence agit en vertu de l’âme de celui qui engendre en tant que cette âme est l’acte d’un corps qui se sert du corps lui-même pour poser son opération. Or l’intelligence ne communique pas avec le corps pour son opération propre. Il en résulte que la puissance du principe intellectuel, en tant que tel, ne peut provenir de la semence. C’est ce qui fait dire au Philosophe [De la Génération des Animaux, L. 2, ch. 3] : « Il reste que l’intelligence vient seulement d’ailleurs (que de la semence) ».

De même encore, puisque l’âme intellectuelle pose son opération propre sans le corps, elle est une réalité subsistante, comme nous l’avons établi plus haut [q. 75, art. 2], et on doit donc lui attribuer l’être et le devenir. Et puisqu’elle est une substance immatérielle, elle ne peut être causée par la génération, mais seulement par la création de Dieu. En conséquence, soutenir que l’âme intellectuelle est causée par celui qui engendre revient à affirmer qu’elle n’est pas subsistante et par conséquent qu’elle se corrompt avec le corps. Et c’est pourquoi cette affirmation, à savoir celle qui consiste à dire que l’âme intellectuelle est transmise avec la semence, constitue une hérésie.

Solutions :

1. Il faut dire en premier lieu que dans ce passage on procède par synecdoque, c’est-à-dire qu’on prend la partie pour le tout, ce qui signifie qu’on prend l’âme pour la totalité de l’homme.

2. Il faut dire en deuxième lieu que certains penseurs ont soutenu que les opérations vitales qu’on observe dans l’embryon ne viennent pas de son âme à lui, mais de l’âme de sa mère, ou d’une puissance formatrice qui est dans la semence. Mais ces deux hypothèses sont fausses : en effet, les opérations vitales, comme la sensation, la nutrition et la croissance, ne peuvent procéder d’un principe extérieur. C’est pourquoi il faut dire que l’âme nutritive préexiste l’embryon dès le début, à laquelle s’ajouterait par la suite l’âme sensitive et enfin une âme intellectuelle, de sorte que l’on retrouverait dans l’homme trois âmes dont l’une serait en puissance par rapport à l’autre. Mais nous avons précédemment [q. 76, art. 3] réfuté cette position.

C’est pourquoi d’autres affirment que c’est la même âme qui était au début végétative seulement et qui par la suite, par l’action de la puissance qui est dans la semence, a été conduite à devenir aussi sensitive et même à devenir enfin intellectuelle, non plus par la puissance active de la semence, mais par la puissance d’un agent supérieur, c’est-à-dire de Dieu qui l’éclaire du dehors. Et c’est pour cette raison que le Philosophe [De la Génération des Animaux, L. 2, ch. 3] dit que l’intelligence vient du dehors. Mais cette position est inadmissible.

Premièrement, pour cette raison qu’aucune forme substantielle n’est susceptible de plus ou de moins : au contraire, l’ajout d’une plus grande perfection entraîne une nouvelle espèce, tout comme l’ajout d’une unité entraîne une nouvelle espèce de nombre. Or, il n’est pas possible qu’une seule et même forme, numériquement parlant, appartienne à différentes espèces. Deuxièmement, pour cette raison que la génération de l’animal se réduirait à un mouvement continu, procédant graduellement de l’imparfait au parfait comme c’est le cas dans un mouvement d’altération. Troisièmement, parce qu’il s’ensuivrait que la génération de l’homme ou de l’animal ne serait pas une génération prise absolument car son sujet serait un être déjà en acte. En effet, si dès le début l’âme végétative est présente dans la matière du fœtus et qu’elle est graduellement conduite par la suite jusqu’à la perfection de l’homme, il y aura toujours l’addition d’une perfection suivante sans la corruption de la perfection précédente, ce qui répugne à la notion de la génération prise absolument. Quatrièmement, parce que ce qui est causé par l’opération de Dieu est ou bien quelque chose de subsistant et alors il faut que ce soit essentiellement quelque chose d’autre que la forme préexistante, laquelle n’était pas subsistante, et ainsi on en revient à la position de ceux qui affirmaient l’existence de plusieurs âmes dans le corps ; ou bien ce qui est causé par Dieu n’est pas quelque chose de subsistant mais plutôt une perfection supplémentaire de l’âme préexistante et alors il s’ensuit nécessairement que l’âme intellectuelle se corrompt avec le corps, ce qui est impossible.

Mais il existe une autre opinion et c’est celle de ceux qui, comme Averroès [De l’Âme, L. 3, comment. 5], soutiennent qu’il n’existe qu’une seule intelligence pour tous les hommes, position que nous avons réfutée plus haut [q. 76, art. 2].

C’est pourquoi nous devons donc en venir à dire que puisque la génération d’une forme vivante entraîne toujours la corruption d’un autre qui la précédait, il est nécessaire que l’avènement d’une forme plus parfaite soit suivie de la destruction de la forme qui la précédait, aussi bien chez l’homme que chez les autres animaux : cependant, cela se réalise de telle manière que la forme qui suit conserve tout de ce que possédait la forme précédente, mais avec quelque chose de plus. Ainsi, c’est par plusieurs générations et corruptions successives qu’on en arrive, aussi bien chez l’homme que chez les autres animaux, à la forme substantielle définitive. Et cela apparaît manifestement chez les animaux engendrés par putréfaction. Il faut donc conclure que l’âme intellectuelle est créée par Dieu au terme de la génération de l’homme et que cette âme, suite à la corruption des formes préexistantes, est simultanément sensitive et nutritive.

3. Il faut dire en troisième lieu que cet argument n’est pas valable pour des agents différents qui ne sont pas ordonnés les uns aux autres. Mais s’il s’agit de nombreux agents ordonnés les uns aux autres, rien n’empêche que la puissance de l’agent supérieur parvienne à la forme ultime, alors que les puissances des agents inférieurs ne parviendraient qu’à une certaine disposition de la matière : c’est ainsi par exemple que pour la génération de l’animal, la puissance de la semence dispose la matière alors que la puissance de l’âme donne la forme. Il résulte manifestement de ce que nous avons dit [q. 105, art. 5 ; 110, art. 1] que toute la nature corporelle opère en tant qu’instrument de la puissance spirituelle, et principalement de la puissance de Dieu. C’est pourquoi rien n’empêche que la formation du corps procède d’une puissance corporelle alors que l’âme ne vienne que de Dieu.

4. Il faut dire en quatrième lieu que l’homme engendre ce qui lui est semblable en tant que la matière, par la puissance de sa semence, est disposée à recevoir telle forme.

5. Il faut dire enfin que dans l’acte des adultères, ce qui relève de la nature est bon et Dieu coopère à cela. Mais ce qui relève des désordres de la volupté est mauvais et Dieu ne coopère pas à cela.

Article 3 — Est-ce que toutes les âmes humaines furent créées simultanément dès le commencement du monde?

Objections :

1. Il semble que les âmes humaines furent toutes créées simultanément dès le commencement du monde. L’Écriture [Genèse, ch. 2, v. 2] nous dit en effet : « Dieu se reposa de toute l’œuvre qu’il avait faite ». Or, cela ne serait pas juste si à chaque jour Dieu créait de nouvelles âmes. Toutes les âmes furent donc créées simultanément.

2. Par ailleurs, les substances spirituelles contribuent spécialement à la perfection de l’univers. Donc, si les âmes avaient été créées en même temps que les corps, une multitude de substances spirituelles s’ajouteraient quotidiennement à la perfection de l’univers, ce qui implique que l’univers n’aurait pas été parfait dès le commencement, ce qui répugne à la parole de l’Écriture [Genèse, ch. 2, v. 2] : « Dieu avait accompli toute son œuvre ».

3. En outre, la fin d’une chose est proportionnée à son commencement. Or, l’âme intellectuelle demeure une fois le corps détruit. Donc, l’âme intellectuelle a donc commencé d’exister avant lui.

Cependant : l’Église [Dogmatique ecclésiastique, ch. 14, 18] nous dit : « L’âme est créée en même temps que le corps ».

Réponse :

Je réponds qu’il faut dire que certains penseurs, estimant que l’âme intellectuelle est de même nature que les substances intellectuelles qui ne sont pas unies à un corps, ont soutenu que c’est par accident que l’âme intellectuelle est unie à un corps : c’est pourquoi ils ont soutenu que les âmes des hommes furent créées dès le commencement en même temps que les anges, comme nous l’avons souligné plus haut [q. 90, art. 4].

Mais cette position est fausse. Premièrement, elle est fausse quant à son principe : en effet, s’il convenait par accident à l’âme d’être unie à un corps, il s’ensuivrait que l’homme, dont la constitution résulte de cette union, serait un être par accident, ou que l’âme elle-même serait l’homme, ce qui est faux comme nous l’avons montré précédemment [q. 75, art. 4]. En outre, que l’âme humaine n’ait pas une nature identique à celle des anges, leur manière différente de connaître nous le manifeste, comme nous l’avons montré précédemment [q. 55, art. 2 ; q. 85, art. 1] : en effet, l’homme connaît intellectuellement en recevant des sens les images et en se tournant vers elles, comme nous l’avons déjà dit [q. 84, art. 6 ; q. 75, art. 1]. C’est pourquoi il est nécessaire à l’âme humaine d’être unie à un corps dont elle a besoin pour les opérations de la partie sensitive, ce qui n’est pas le cas pour les anges.

Deuxièmement cette position se montre fausse en elle-même. Si en effet il est naturel à l’âme d’être unie à un corps, il est contraire à la nature de cette âme d’exister sans un corps et elle ne possède pas la perfection de sa nature si elle existe sans un corps. Mais il ne convient pas à Dieu de commencer son œuvre par des créatures imparfaites ou par des êtres qui sont en dehors de l’ordre de la nature : Dieu n’a pas fait l’homme sans main ou sans pied, lesquels sont des parties naturelles de l’homme. À plus forte raison, il n’a pas fait une âme sans corps.

Mais si l’on voulait objecter qu’il n’est pas naturel à l’âme d’être unie à un corps, il faudrait rechercher la cause de son union à un corps, et il faudrait alors dire qu’elle lui est unie soit en raison de sa volonté, soit en raison d’une autre cause. Si c’est en raison de sa volonté, cela semble poser un problème : premièrement parce que cette volonté serait irrationnelle de vouloir être unie à un corps dont elle n’a pas besoin : si au contraire elle en a besoin, il lui est naturel de lui être unie, car la nature n’est jamais prise en défaut dans l’ordre du nécessaire, comme le dit le Philosophe [De l’Âme, L. 3, ch. 9]. Deuxièmement parce qu’il n’y a aucune raison qui explique pourquoi les âmes, qui auraient été créées au commencement du monde, auraient attendu si longtemps pour décider volontairement à tel moment d’être unies à un corps. En effet, une substance spirituelle existe au-delà du temps parce qu’elle est étrangère aux évolutions du ciel. Troisièmement parce que l’union de telle âme à tel corps semblerait être le fruit du hasard, puisque la réalisation de cette union exige la collaboration de deux volontés, à savoir celle de l’âme qui se joint à ce corps, et celle de l’homme qui engendre. Mais si c’est sans sa volonté et en dehors de sa nature que l’âme est unie à un corps, il faut que cette union procède d’une cause qui impose violence, et par conséquent cette union sera pour l’âme pénible et triste : c’est là l’erreur d’Origène qui soutenait que les âmes ont été placées dans des corps en châtiment du péché [cf. q. 65, art. 4].

C’est pourquoi, puisque toutes ces positions sont problématiques, il faut admettre sans réserve aucune que les âmes n’ont pas été créées avant les corps, mais qu’elles ont été créées en même temps qu’elles ont été introduites dans les corps.

Solutions :

1. Il faut dire en premier lieu que lorsque l’Écriture dit que Dieu se reposa le septième jour, il ne faut pas l’entendre en ce sens qu’il cessa toute activité, puisqu’elle [Jean, ch. 5, v. 17] ajoute : « Mon Père travaille encore maintenant » ; mais seulement qu’il a cessé de créer de nouveaux genres et de nouvelles espèces de choses qui ne préexisteraient pas en quelque sorte dans les premières œuvres. C’est ainsi en effet que les âmes qui sont créées maintenant préexistaient, selon la ressemblance de l’espèce, dans les premières œuvres parmi lesquelles l’âme d’Adam fut créée.

2. Il faut dire en deuxième lieu que quelque chose peut être ajouté chaque jour à la perfection de l’univers du point de vue du nombre des individus, mais non sous le rapport du nombre des espèces.

3. Il faut dire en troisième lieu que le fait que l’âme demeure une fois séparée du corps, cela résulte de la corruption du corps qui est consécutive du péché. C’est pourquoi il ne convenait pas que Dieu commence ses œuvres par cette séparation car, comme l’Écriture [Sagesse, ch. 1, v. 13, 16] le dit : « La mort n’est pas l’œuvre de Dieu, mais elle a été introduite par les mains et les paroles des impies ».