Article 2 — L'ordre des passions du concupiscible entre elles
Objections :
1. Il semble que l'amour ne soit pas la première parmi les passions du concupiscible. Car la faculté concupiscible tire son nom de la concupiscence, passion identique au désir. Or la "dénomination se fait d'après ce qui est le plus important", dit Aristote. Donc la concupiscence l'emporte sur l'amour.
2. L'amour implique une certaine union ; c'est une "force qui unit et rassemble", selon l'expression de Denys. Or concupiscence ou désir est mouvement vers l'union désirée. Donc il est antérieur à l'amour.
3. La cause précède son effet ; or le plaisir est parfois cause de l'amour : "Certains aiment à cause du plaisir", écrit Aristote. Donc le plaisir est antérieur à l'amour.
Cependant :
Saint Augustin dit que toutes les passions sont des effets de l'amour : "L'amour qui brûle de posséder son objet est désir ; il est joie quand il le possède et en jouit." L'amour est donc la première des passions du concupiscible.
Conclusion :
L'objet du concupiscible, c'est le bien et le mal. Or, selon l'ordre naturel des choses, le bien précède le mal, qui est la privation du bien. Aussi toutes les passions dont l'objet est le bien sont-elles naturellement premières par rapport à celles qui ont le mal pour objet, chacune l'étant par rapport à son contraire ; c'est en effet parce qu'on recherche le bien qu'on repousse le mal opposé.
Or le bien a raison de fin ; et cette fin est première dans l'ordre d'intention, quoique dernière dans l'ordre d'exécution. On peut donc considérer l'ordre des passions du concupiscible par rapport à l'intention ou par rapport au déroulement de l'exécution. A ce point de vue, est premier ce qui se réalise d'abord dans le moyen qui tend vers la fin. Or il est manifeste que tout ce qui tend vers une fin a premièrement une aptitude ou proportion à cette fin, car rien ne tend vers une fin non proportionnée ; deuxièmement, il se meut vers la fin, et troisièmement, il se repose en elle après l'avoir atteinte. Or cette aptitude elle-même ou proportion de l'appétit au bien, c'est l'amour, qui n'est autre chose que la complaisance dans le bien ; le mouvement vers le bien, c'est le désir ou convoitise ; enfin le repos dans le bien, c'est la joie ou le plaisir. Ainsi donc, dans cet ordre de l'exécution, l'amour précède le désir, et celui-ci le plaisir.
Mais, selon l'ordre d'intention, c'est l'inverse qui a lieu : le plaisir escompté cause le désir et l'amour. Le plaisir est, en effet, jouissance dans le bien ; et c'est là une fin, d'une certaine manière, on l'a dit précédemment.
Solutions :
1. Nous désignons les choses comme nous les connaissons, selon le Philosophe : "Les mots sont les signes de nos concepts." Or le plus souvent, c'est par l'effet que nous connaissons la cause. L'effet de l'amour, quand il possède ce qu'il aime, c'est le plaisir ; quand il ne le possède pas, c'est le désir ou convoitise. Mais "cet amour, on l'éprouve davantage, quand l'indigence le met en relief", dit saint Augustin. C'est pourquoi, de toutes les passions du concupiscible, la concupiscence est la plus sensible, ce qui lui a valu de donner son nom à cette puissance de l'âme.
2. Il y a deux sortes d'unions de l'aimé à l'aimant. La première est réelle et unit à l'aimé lui-même. Elle implique la joie ou plaisir, qui est consécutive au désir. L'autre union est une union affective, dans l'ordre de l'adaptation ou proportion, selon que par l'adaptation à un autre et l'inclination vers lui, on participe déjà de lui en quelque chose. En ce sens l'amour implique union, et cette union précède le mouvement du désir.
3. Le plaisir cause l'amour selon qu'il est premier dans l'ordre d'intention.