Article 1 — L'action est-elle la cause propre du plaisir ?
Objections :
1. Il ne semble pas que l'action soit la cause propre et première du plaisir ou délectation. Car, selon Aristote, "le plaisir consiste en ce que le sens subit quelque chose". Nous avons vu en effet qu'il n'y a pas de plaisir sans connaissance. Or les objets des actions sont connus avant les actions elles-mêmes. L'action n'est donc pas la cause propre du plaisir.
2. Le plaisir consiste par excellence dans la possession de la fin ; c'est cela, en effet, que l'on désire par-dessus tout. Or l'action n'est pas toujours la fin ; celle-ci est parfois l’oeuvre effectuée elle-même. L'action n'est donc pas par elle-même la cause propre du plaisir.
3. Le loisir et le repos impliquent la cessation de l'action. Or ce sont choses délectables, dit Aristote. L'action n'est donc pas la cause du plaisir ou délectation.
Cependant :
Le Philosophe dit que "le plaisir est l'action connaturelle non empêchée".
Conclusion :
Nous avons vu plus haut que deux choses sont requises pour le plaisir : l'obtention du bien qui convient, et la connaissance de cette obtention. Or ces deux choses consistent en une certaine action, car la connaissance en acte est une action ; de même, c'est par une action que nous atteignons le bien qui nous convient. De plus, l'action appropriée est elle-même un certain bien qui convient. Il faut donc que tout plaisir provienne d'une action.
Solutions :
1. Les objets eux-mêmes des actions ne sont délectables que dans la mesure où ils nous sont unis, soit par la seule connaissance, comme lorsque nous prenons plaisir à considérer ou à observer certaines choses ; soit de toute autre manière, conjointement avec la connaissance, comme lorsqu'on se complaît dans la pensée que l'on possède tel ou tel bien, par exemple les richesses, l'honneur, etc. Ces biens ne sont cause de plaisir que dans la mesure où ils sont connus comme étant en notre possession. En effet, selon le Philosophe : "Il y a grand plaisir à penser qu'une chose nous est propre ; ce plaisir procède de l'amour naturel que chacun a pour soi-même." D'autre part, posséder ces sortes de choses n'est rien d'autre que d'en user ou de pouvoir en user. Ce qui se fait par une action. Il est donc manifeste que tout plaisir se ramène à une action comme à sa cause.
2. Même en ces choses où ce ne sont pas les actions qui sont les fins, mais les oeuvres effectuées, ces oeuvres sont délectables en tant que possédées ou effectuées ; ce qui se rapporte à quelque usage ou action.
3. Les actions sont délectables dans la mesure où elles sont proportionnées et connaturelles à celui qui agit. Or, puisque les forces humaines sont limitées, l'action leur est proportionnée dans une certaine mesure. Par suite, si l'action excède cette mesure, elle ne leur sera plus proportionnée, ni par suite délectable, mais plutôt pénible et fastidieuse. C'est pour cela que le loisir et le jeu, et tout ce qui a trait au repos, est délectable en tant que cela enlève la tristesse qui naît du labeur.