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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 4 — Le plaisir est-il la mesure ou la règle selon laquelle on juge du bien ou du mal moral ?

Objections :

1. Il semble que non, car selon Aristote : "Toutes choses sont mesurées par ce qui est premier dans leur genre." Or le plaisir n'est pas premier dans l'ordre moral, car l'amour et le désir le précèdent. Il n'est donc pas la règle de la bonté et de la malice morales.

2. La mesure et la règle ne doivent pas varier : c'est ainsi que le mouvement le plus uniforme mesure et règle tous les autres mouvements, d'après Aristote. Or le plaisir est varié et multiforme, puisque certains plaisirs sont bons et d'autres mauvais. Le plaisir n'est donc pas la mesure et la règle de la moralité.

3. Le jugement de l'effet par la cause est plus certain que le jugement inverse. Or la bonté ou la malice de l'opération cause la bonté ou la malice du plaisir ; en effet, il est dit dans l'Éthique : "Les plaisirs bons sont ceux qui découlent des actions bonnes, les mauvais, des actions mauvaises." Les plaisirs ne sont donc pas la règle et la mesure de la bonté et de la malice en morale.

Cependant :

Lorsqu’il commente (Ps 8, 10) : "Dieu scrute les reins et les coeurs", saint Augustin écrit : "Le but des soucis et des pensées est le plaisir auquel l'homme s'efforce de parvenir." Et le Philosophe écrit : "Le plaisir est la fin architectonique", c'est-à-dire principale, "d'après laquelle nous jugeons tout et disons telle chose mauvaise et telle autre bonne purement et simplement".

Conclusion :

La bonté ou la malice morale consiste principalement dans la volonté, nous l'avons vu plus haut. Or, que la volonté soit bonne ou mauvaise, on le sait surtout par la fin. D'autre part, on considère comme fin ce en quoi la volonté se repose. Or le repos de la volonté et de tout appétit dans le bien, c'est le plaisir. Voilà pourquoi l'homme est jugé bon ou mauvais surtout d'après les plaisirs de sa volonté ; car celui-là est bon et vertueux qui trouve sa joie dans les activités des vertus ; et mauvais celui qui se complaît dans les oeuvres mauvaises.

Les plaisirs de l'appétit sensible ne sont pas la règle de la bonté ou de la malice morale ; on voit par exemple que la nourriture est également agréable selon l'appétit sensible aux bons et aux mauvais. Mais la volonté des bons ne se réjouit dans ces plaisirs que s'ils sont conformes à la raison ; ce qui ne préoccupe pas la volonté des méchants.

Solutions :

1. L'amour et le désir précèdent le plaisir dans l'ordre de la génération. Mais le plaisir est premier selon la raison de fin, qui, dans le domaine de l'action, a raison de principe ; et c'est surtout du principe, comme d'une règle et d'une mesure, que l'on déduit le jugement.

2. Tout plaisir est uniforme, en cela du moins qu'il est repos en quelque bien ; et à ce titre il peut être règle ou mesure. Car celui-là est bon dont la volonté se repose dans le vrai bien, et mauvais celui dont la volonté se repose dans le mal.

3. Parce que le plaisir parachève l'action par mode de fin, comme nous l'avons dit, cette action ne peut être parfaitement bonne s'il n'y a pas aussi plaisir dans le bien, car la bonté d'une chose dépend de sa fin. C'est ainsi que la bonté du plaisir cause d'une certaine manière la bonté de l'action.

Nous avons à traiter maintenant de la douleur ou tristesse. A ce sujet, nous étudierons : 1° La tristesse ou douleur en elle-même (Question 35) ; - 2° ses causes (Question 36) ; - 3° ses effets (Question 37) ; - 4° ses remèdes (Question 38) ; - 5° sa bonté ou sa malice (Question 39).