Article 1 — La douleur est-elle une passion de l'âme ?
Objections :
1. Il semble que non, car aucune passion de l'âme n'est dans le corps. Or la douleur peut être dans le corps, selon ces mots de saint Augustin : "La douleur que l'on attribue au corps est la disparition soudaine du bon état de cet être que l'âme, par son mauvais usage, a exposé à la destruction." Donc la douleur n'est pas une passion de l'âme.
2. Toute passion de l'âme appartient à la faculté appétitive. Or la douleur relève plutôt de la faculté de connaissance, selon ces mots de saint Augustin : "La résistance des sens à un corps plus puissant produit la douleur du corps."
3. Toute passion appartient à l'appétit animal. Or la douleur appartient plutôt à l'appétit naturel. Car saint Augustin écrit : "Si aucun bien n'était demeuré dans la nature, personne n'éprouverait comme un châtiment d'avoir perdu un bien." Donc la douleur n'est pas une passion de l'âme.
Cependant :
Saint Augustin met la douleur parmi les passions de l'âme, en citant ce vers de Virgile : "De là, crainte et désir, douleur et allégresse."
Conclusion :
De même que le plaisir requiert à la fois l'union avec un bien et la perception de cette union ; de même deux conditions sont-elles requises pour la douleur : l'union avec un certain mal (mal parce qu'il prive d'un certain bien), et la perception de cette union. Mais tout ce qui est uni, s'il n'a pas raison de bien ou de mal pour l'autre terme de l'union, ne peut causer plaisir ou douleur. On voit ainsi que c'est sous la raison de bien ou de mal qu'une chose est objet de plaisir ou de douleur. Or le bien et le mal, en tant que tels, sont objets de l'appétit. Il est donc manifeste que le plaisir et la douleur se rapportent à l'appétit.
De plus, tout mouvement de l'appétit, ou inclination consécutive à une perception, se rapporte à l'appétit intellectuel ou à l'appétit sensible, car l'appétit naturel n'est pas lié à une appréhension du sujet lui-même, mais à celle d'un autre, nous l'avons dit dans la première Partie. Donc, puisque le plaisir et la douleur présupposent dans le même sujet la sensation ou une appréhension quelconque, il est évident que la douleur, comme le plaisir, se trouve dans l'appétit intellectuel ou sensible.
Or tout mouvement de l'appétit sensible est appelé passion, nous l'avons dit plus haut, surtout quand ce mouvement implique quelque déficience. Aussi la douleur, quand elle existe dans l'appétit sensible, est-elle appelée passion au sens le plus strict, de même que tout ce qui afflige le corps est appelé proprement passion du corps. C'est ainsi que saint Augustin appelle spécialement la douleur du nom de "maladie".
Solutions :
1. On parle de douleur du corps parce que la cause de la douleur est dans le corps, comme lorsque nous subissons quelque chose de nuisible pour le corps. Mais le mouvement de la douleur est toujours dans l'âme, car "le corps ne peut souffrir que si l'âme souffre", dit saint Augustin.
2. On dit que la douleur appartient à la sensation, non parce qu'elle serait l'acte de la puissance sensitive, mais parce que cette perception est requise pour la douleur corporelle comme pour le plaisir.
3. La douleur d'avoir perdu un bien prouve la bonté de la nature ; non parce que la douleur serait un acte de l'appétit naturel, mais parce que la nature désire telle chose comme un bien, et quand on éprouve que cette chose nous est enlevée, il en résulte la passion de la douleur dans l'appétit sensible.