Article 1 — L'habitus est-il une qualité ?
Objections :
1. D'après saint Augustin, il ne semble pas. En effet il dit que "ce substantif habitus vient du verbe habere, avoir, posséder". Or posséder ne se rapporte pas seulement à l'ordre de la qualité mais à bien d'autres genres ; nous disons que nous avons ou possédons quantité de choses, de l'argent, etc. L'habitus n'est donc pas une qualité.
2. Le Philosophe montre au livre des Prédicaments que l'habitus est un de ceux-ci. Mais un prédicament ne rentre pas dans un autre. L'habitus n'est donc pas la qualité.
3. Le Philosophe dit au même livre que "tout habitus est une disposition". Mais une disposition c'est "l'arrangement d'un être composé de plusieurs parties". Or ceci se rapporte au prédicament situs non à la qualité.
Cependant :
Le Philosophe affirme dans les Prédicaments[1] "que l'habitus est une qualité qui ne change pas facilement".
Conclusion :
Ce nom d'habitus est tiré du verbe habere, avoir. Il en dérive de deux manières,
1° au sens où l'on dit qu'on possède quelque chose, c'est-à-dire l'homme ou quelque autre réalité
2° au sens où une réalité en quelque sorte se possède, en elle-même ou à l'égard d'autre chose.
Dans la première acception il faut considérer que le fait d'avoir ou de posséder, selon qu'il est appliqué à n'importe quel objet de possession est commun à divers genres. Aussi le Philosophe le range-t-il parmi ces choses dites "post prédicamentales", c'est-à-dire consécutives aux différents prédicaments, comme sont les oppositions, l'avant et l'après, etc. - Mais pour ce qui est des choses qu'on a en sa possession, il semble y avoir entre elles la distinction que voici. Il y a des cas où rien d'intermédiaire n'existe entre le possesseur et la réalité possédée : ainsi entre un sujet et sa qualité ou sa quantité il n'y a aucun intermédiaire. Dans d'autres cas au contraire il y a bien entre le possesseur et ce qu'il possède quelque chose d'intermédiaire, mais c'est seulement une relation, comme on dit de quelqu'un qu'il a un compagnon ou un ami. Entre d'autres choses enfin une réalité intermédiaire existe : elle n'est pas à vrai dire action ou passion, mais elle se présente par manière d'action ou de passion, c'est-à-dire qu'on a d'un côté quelque chose qui orne ou qui couvre, et de l'autre quelque chose qui est orné ou couvert ; ce qui fait dire au Philosophe que "cet habitus est pour ainsi dire une adaptation entre celui qui possède et ce qu'il possède", comme pour les objets que nous avons sur nous et autour de nous. Et c'est là précisément ce qui donne lieu à un genre spécial de réalités qu'on appelle le prédicament habitus, dont le Philosophe dit que "entre celui qui a un vêtement et le vêtement qu'il a, il existe l'intermédiaire d'un habitus".
Mais, si posséder est pris dans le sens où l'on dit qu'une réalité en quelque sorte se possède, en elle-même ou à l'égard d'autre chose, comme cette façon de posséder suppose de la qualité, c'est là un habitus qui est de l'ordre de la qualité. Et c'est de celui-là que le Philosophe dit : "On appelle habitus l'arrangement suivant lequel un être est bien ou mal disposé, ou par rapport à soi ou à l'égard d'autre chose ; ainsi la santé est un habitus." Et c'est en ce sens que nous parlons maintenant de l'habitus. Il faut donc conclure que l'habitus est une qualité.
Solutions :
1. Cette objection prend "posséder" dans son acception générale ; en ce sens, c'est en effet chose commune à plusieurs catégories, comme on vient de le dire.
2. Cet argument est valable pour l'habitus entendu comme quelque chose d'intermédiaire entre possédant et possédé ; c'est même alors un prédicament à part, nous venons de le dire.
3. Il est vrai que la disposition implique toujours l'arrangement d'un être composé de parties. Mais cela peut se faire de trois façons, ajoute aussitôt le Philosophe : "selon le lieu, en puissance, ou selon l'espèce". "En quoi, dit Simplicius, il comprend toutes les sortes de dispositions. Les corporelles, dans ces mots : "selon le lieu" - et c'est là le prédicament situs, qui est l'ordre des parties dans l'espace. - Par ces mots : "en puissance", il comprend les dispositions qui consistent dans les préparations et aptitudes à l'état encore imparfait - telles que la science et la vertu commençantes. - Enfin par ces mots : "selon l'espèce", il comprend les dispositions parfaites appelées habitus - comme la science et la vertu achevées."