Article 3 — La vertu humaine est-elle un habitus bon ?
Objections :
1. Cela ne semble pas essentiel à la vertu. Car le péché est toujours pris en mauvaise part. Or, il y a de la vertu jusque dans le péché : "La vertu du péché, dit l'Apôtre (1 Co 15, 56) c'est la loi." Donc la vertu n'est pas toujours un habitus bon.
2. Vertu et puissance s'équivalent. Or on est puissant non seulement pour le bien mais aussi pour le mal selon ce texte d'Isaïe (5, 22) : "Malheur à vous qui êtes puissants pour boire le vin et qui êtes forts pour vous enivrer." Il y a donc aussi de la vertu prête au bien et au mal.
3. Selon l'Apôtre (2 Co 12, 9) : "La vertu montre sa plénitude dans la faiblesse." Mais la faiblesse est un mal. La vertu n'est donc pas seulement dans le bien mais aussi dans le mal.
Cependant :
"Personne ne doutera, dit saint Augustin, que la vertu rende l'âme aussi bonne que possible". - "C'est elle, dit de son côté le Philosophe, qui rend bon celui qui la possède et qui rend bonne son oeuvre."
Conclusion :
La vertu implique, avons-nous dit, la perfection de la puissance. Aussi "la vertu d'une chose se détermine", selon Aristote, "par rapport au point ultime auquel cette chose peut atteindre". Mais il faut bien que le point ultime auquel atteint le pouvoir d'une puissance soit bon, car tout mal implique un défaut, ce qui fait dire à Denys que "tout mal est faiblesse". Et c'est pourquoi il faut que la vertu d'une chose se définisse par rapport au bien. Aussi la vertu humaine, qui est un habitus d'action, est-elle un habitus foncièrement bon et qui opère le bien.
Solutions :
1. C'est par métaphore qu'on parle de perfection et de bonté dans le mal ; on parle d'un voleur ou d'un brigand parfait, comme on parle d'un bon voleur ou d'un bon brigand ; le mot est du Philosophe. De la même manière il est donc aussi question, métaphoriquement, de "vertu" dans le mal. Ainsi dit-on que la loi est la vertu du péché, ce qui signifie qu'à l'occasion de la loi, le péché s'est trouvé accru et est parvenu en quelque sorte à son pouvoir maximal.
2. Le mal de l'ivresse et de l'excès de boisson consiste à perdre la règle de la raison. Mais ce défaut de raison peut être accompagné d'un certain pouvoir d'ordre inférieur, et ce pouvoir peut être parfait dans son genre, malgré l'opposition ou la défaillance de la raison. Mais la perfection de cette sorte de pouvoir, comme elle comporte la défaillance de la raison, ne pourrait être appelée vertu humaine.
3. La raison se montre d'autant plus parfaite qu'elle peut davantage surmonter ou supporter les infirmités du corps et des facultés inférieures. Et c'est pourquoi l'on dit que la vertu humaine, celle qui est attribuée à la raison, "montre sa plénitude dans la faiblesse", non certes de la raison, mais du corps et des facultés inférieures.