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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — L'amitié ou affabilité est-elle une vertu spéciale ?

Objections :

1. Il ne semble pas, car le Philosophe affirme que "l'amitié parfaite est celle qui se fonde sur la vertu". Or toute vertu est cause d'amitié, car selon Denys : "le bien attire l'amour de tous". Donc l'amitié n'est pas une vertu spéciale, mais la conséquence de toute vertu.

2. Le philosophe dit de celui qui pratique l'amitié : "Il reçoit toutes choses comme il le faut, sans être influencé par l'amour ou la haine." Mais s'il donne des signes d'amitié à ceux qu'il n'aime pas, il semble verser dans la simulation, laquelle s'oppose à la vertu. Donc une telle amitié n'est pas de la vertu.

3. "La vertu se situe dans un juste milieu déterminé par le sage", dit Aristote. Mais on lit dans l'Ecclésiaste (7, 4) : "Le coeur du sage est dans la maison du deuil, le coeur des insensés dans la maison de la joie." Il convient donc surtout à l'homme vertueux de se garder du plaisir, selon Aristote. Or celui-ci dit encore que cette amitié "désire naturellement s'associer au plaisir et redoute de contrister. Donc cette amitié n'est pas une vertu".

Cependant :

Les préceptes de la loi ont pour objet les actes des vertus. Mais il est dit dans l'Ecclésiastique (4, 7 Vg) : "Montre-toi affable dans l'assemblée des pauvres."

Conclusion :

Puisque, comme nous l'avons dit la vertu est ordonnée au bien, là où se présente une raison spéciale de bien, il doit y avoir une raison spéciale de vertu. Et l'ordre est un des éléments du bien, nous l'avons rappelé au même endroit. Or, il faut que les relations de la vie humaine soit harmonieusement ordonnées, aussi bien en actions qu'en paroles, c'est-à-dire que chacun se conduise envers tous les autres de la façon qui est juste. C'est pourquoi il faut une vertu spéciale qui maintienne cet ordre harmonieux. C'est elle qu'on appelle amitié ou affabilité.

Solutions :

1. Aristote, dans son Éthique, parle de deux amitiés. La première consiste principalement dans l'affection d'un homme pour un autre et peut être la conséquence de n'importe quelle vertu. Nous avons parlé plus haut de cette amitié au sujet de la charité. Il parle d'une autre amitié qui consiste seulement en des manifestations extérieures, paroles et actes. Celle-là ne réalise pas parfaitement la raison d'amitié, mais lui ressemble en ce que l'on se comporte décemment avec ceux dont on partage la vie.

2. Par nature tout homme est l'ami de tous les autres par un certain amour commun, selon le mot de l'Ecclésiastique (13, 15) : "Tout être vivant aime son semblable." On manifeste cet amour par des signes d'amitié qu'on adresse en paroles ou par action même à des étrangers et à des inconnus. Aussi n'y a-t-il pas là de simulation. Car on ne donne pas à ces gens des signes d'une parfaite amitié, parce qu'on n'a pas la même familiarité avec des étrangers et avec ceux à qui nous unit une amitié de choix.

3. Si l'on dit que le coeur des sages est dans la maison du deuil, ce n'est pas pour qu'il apporte de la tristesse à son prochain, car saint Paul nous dit (Rm 14, 15) : "Si par un aliment ton frère est contristé, tu ne te conduis plus selon la charité." C'est pour apporter de la consolation à ceux qui sont tristes, selon l'Ecclésiastique (7, 34) : "Ne te détourne pas de ceux qui pleurent, afflige-toi avec les affligés." Et si le coeur des insensés est dans la maison de la joie, ce n'est pas afin de réjouir les autres, mais pour profiter de leur joie.

Il appartient donc au sage d'apporter du plaisir à ceux qui vivent avec lui, non le plaisir lascif que la vertu repousse, mais un plaisir honnête, selon le Psaume (133, 1)." Comme il est bon et joyeux pour les frères d'habiter ensemble !" Parfois cependant, pour procurer un bien ou écarter un mal, l'homme vertueux ne craindra pas de contrister ses compagnons, nous dit Aristote. Et saint Paul (2 Co 7, 8) : "Si je vous ai contrastés par ma lettre, je ne le regrette pas." Et aussitôt après : "je me réjouis non de ce que vous avez été attristés, mais de ce que cette tristesse vous a portés au repentir." C'est pourquoi nous ne devons pas, à ceux qui sont portés au péché, montrer un visage joyeux pour les réconforter, de peur de paraître acquiescer à leur péché et encourager leur audace coupable. Aussi lit-on dans l'Ecclésiastique (7, 24) : "As-tu des filles ? Veille sur leur corps, et montre-leur un visage sévère."