Article 5 — Les dons du Saint Esprit sont-ils connexes ?
Objections :
1. L'Apôtre (1 Co 12, 8) n'a pas l'air de le dire : "L'un reçoit de l'Esprit la parole de sagesse ; l'autre la parole de science selon le même Esprit." Mais sagesse et science sont comptées parmi les dons du Saint Esprit. Donc ceux-ci sont donnés à des individus divers et, chez le même, ils ne sont pas en connexion les uns avec les autres.
2. Saint Augustin assure que "la plupart des fidèles ne brillent pas par la science, bien qu'ils brillent beaucoup par la foi". Mais la foi s'accompagne de quelque don, au moins celui de crainte. Il semble donc que les dons ne soient pas nécessairement connexes dans un seul et même individu.
3. Saint Grégoire affirme : "Bien petite est la sagesse, si elle manque d'intelligence ; et tout à fait inutile est l'intelligence, si elle ne s'appuie pas sur la sagesse. Le conseil est mesquin, lorsque l’oeuvre de la force lui fait défaut, et la force est tout à fait détruite, si elle n'est pas soutenue par le conseil. Nulle est la science, si elle n'a pas l'utilité de la piété, et tout à fait inutile est la piété, si elle manque du discernement de la science. Si la crainte elle-même n'est pas accompagnée de ces vertus, on ne verra surgir aucune entreprise généreuse." Il semble d'après cette manière de parler qu'on puisse avoir un don sans un autre. Par conséquent les dons du Saint Esprit ne sont pas connexes.
Cependant :
Saint Grégoire dit d'abord "Dans ce repas en commun des enfants, il semble qu'il y ait lieu d'approfondir qu'ils s'invitent mutuellement à manger." Or ces enfants de Job dont il parle, symbolisent les dons du Saint Esprit. Donc ceux-ci sont liés entre eux, par cela même qu'ils se restaurent mutuellement.
Conclusion :
On peut facilement d'après ce qui précède établir sur ce point la vérité. En effet, comme on l'a dit plus haut, de même que les facultés d'appétit sont, par les vertus morales, bien disposées dans leur rapport avec le gouvernement de la raison, de même toutes les facultés de l'âme sont, par les dons, bien disposées par rapport au Saint Esprit qui les meut. Or, selon l'Apôtre (Rrn 5, 5) : "L'amour de Dieu s'est répandu dans nos coeurs grâce au Saint Esprit qui nous a été donné" ; si le Saint Esprit habite en nous, c'est par la charité ; de même que si notre raison est rendue parfaite, c'est par la prudence. Ainsi, comme les vertus morales sont liées entre elles dans la prudence, ainsi les dons du Saint Esprit sont-ils liés entre eux dans la charité ; ce qui revient à dire que celui qui a la charité a tous les dons du Saint Esprit et qu'on ne peut en avoir aucun sans la charité.
Solutions :
1. La sagesse et la science peuvent d'abord être considérées comme grâces gratuitement données. On veut dire par là que quelqu'un abonde tellement dans la connaissance des réalités divines et humaines qu'il puisse et instruire les fidèles et réfuter les adversaires. Et dans les textes cités, l'Apôtre parle de la sagesse et de la science en ce sens-là, c'est pourquoi il est fait mention expressément de "parole de sagesse" et de "parole de science". - Mais la sagesse et la science peuvent être envisagées autrement, comme dons du Saint Esprit. A ce point de vue, elles ne sont pas autre chose que des perfections de l'esprit humain par lesquelles celui-ci est préparé à suivre l'impulsion du Saint Esprit dans la connaissance des choses divines ou humaines. Et sous cet aspect il est clair que de tels dons existent chez tous ceux qui possèdent la charité.
2. Saint Augustin parle de science en commentant l'autorité de l'Apôtre qu'on vient de lire ; aussi parle-t-il de la science dans le sens que nous venons de dire - de grâce "gratuitement donnée". On le voit bien par ce qu'il ajoute : "Une chose est de savoir seulement ce que l'on doit croire pour obtenir cette vie bienheureuse, qui n'est autre que la vie éternelle ; autre chose est de savoir en faire profiter les fidèles et la défendre contre les infidèles : c'est là, semble-t-il, ce que l'Apôtre appelle proprement la science."
3. De même qu'on prouve la connexion des vertus cardinales par ce fait que chacune d'elles vient en quelque sorte se parfaire dans une autre comme on l'a dit plus haut, ainsi saint Grégoire veut prouver de la même manière la connexion des dons par ce fait qu'aucun d'eux ne peut être achevé sans un autre. De là cette phrase qui précède le passage allégué : "Chaque vertu s'effondre si elle n'est pas étayée par une autre." Ce texte ne donne donc pas à entendre qu'un don puisse exister sans un autre, mais que l'intelligence, si elle était sans la sagesse, ne serait pas un don, de même que la tempérance, si elle était sans la justice, ne serait pas une vertu.