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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 6 — Les dons du Saint Esprit demeurent-ils dans la patrie ?

Objections :

1. Il semble bien que non. Car saint Grégoire affirme : "Par les sept dons, le Saint Esprit forme notre esprit à résister à chacune des tentations de la vie." Mais dans la patrie il n'y aura plus de ces épreuves, selon la parole d'Isaïe (11, 9) : "On ne fera plus de mal ni de violence sur toute ma sainte montagne." Les dons du Saint Esprit n'existeront donc plus dans la patrie.

2. Ces dons sont, avons-nous dit, des habitus. Or c'est bien inutilement qu'il y aurait des habitus s'il ne peut plus y avoir d'actes. Mais les actes de certains dons ne peuvent avoir lieu dans la patrie. Saint Grégoire dit en effet "L'intelligence fait pénétrer ce qu'on entend, le conseil empêche la précipitation, la force empêche de craindre l'adversité, la piété emplit le fond du coeur d'oeuvres de miséricorde." Or tout cela ne convient pas à l'état de la patrie. Donc ces dons n'existeront plus dans l'état de gloire.

3. Parmi les dons, les uns, comme la sagesse et l'intelligence, perfectionnent l'homme dans la vie contemplative ; les autres, comme la piété et la force, le perfectionnent dans la vie active. Mais, dit saint Grégoire : "La vie active se termine avec la vie présente." Donc dans l'état de gloire il n'y aura pas tous les dons du Saint Esprit.

Cependant :

Saint Ambroise écrit dans son livre sur le Saint Esprit : "La cité de Dieu, la Jérusalem céleste, n'est pas arrosée par le cours d'un fleuve terrestre ; mais le Saint Esprit qui découle de la fontaine de vie, dont une petite gorgée nous contente, semble jaillir avec plus d'abondance dans les esprits célestes, bouillonnant à plein dans le canal des sept vertus qui émanent de lui."

Conclusion :

Nous pouvons parler des dons de deux manières. - 1° En les considérant dans leur essence même. A ce point de vue, ils existeront dans la patrie à leur degré le plus parfait, comme le fait voir l'autorité de saint Ambroise qu'on vient de citer. La raison en est que les dons du Saint Esprit perfectionnent l'âme humaine pour lui faire suivre la motion du Saint Esprit ; ce qui aura lieu surtout dans la patrie quand Dieu sera "tout en tous" comme dit l'Apôtre (1 Co 15, 28) et que l'homme sera totalement soumis à Dieu. - 2° On peut aussi considérer les dons quant à la matière sur laquelle ils s'exercent. A cet égard ils ont à s'exercer présentement dans une matière qui aura disparu dans l'état de gloire. Et à ce point de vue ils ne demeureront pas dans la patrie, ainsi que nous l'avons dit auparavant à propos des vertus cardinales.

Solutions :

1. Saint Grégoire parle là des dons selon qu'ils conviennent à l'état présent ; c'est bien par eux en effet que nous sommes protégés contre les tentations des maux de cette vie. Mais dans l'état de gloire, tous les maux ayant cessé, les dons du Saint Esprit serviront encore à nous parfaire dans le bien.

2. Saint Grégoire met en chacun des dons quelque chose qui passe avec l'état présent, et quelque chose qui demeure dans la vie future. Il dit en effet que "la sagesse rassasie l'âme par l'espérance et la certitude des biens éternels". De ces deux choses, l'espérance passe, mais la certitude demeure. - De l'intelligence il dit "qu'elle pénètre l'enseignement entendu, et par là même en éclaire les ténèbres en nous rassasiant le coeur". De ces deux choses, l'enseignement entendu passe, puisque "l'homme n'aura plus à enseigner son frère" comme il est écrit en Jérémie (31, 34) mais l'illumination de l'esprit demeurera. - Du conseil, il dit qu'il "empêche la précipitation", ce qui est nécessaire dans la vie présente, et en outre, qu'il "remplit l'âme de raison", ce qui est nécessaire même dans la vie future. - De la force il dit qu'elle "ne craint pas l'adversité", ce qui est nécessaire à présent, et en outre, qu'elle "nourrit la confiance", ce qui demeure même à l'avenir. - Pour la science il est vrai qu'il mentionne une seule chose, qu'elle "surmonte le jeûne de l'ignorance", ce qui appartient à l'état présent. Mais ce qu'il ajoute : "dans le ventre de l'esprit", peut au figuré s'entendre d'une plénitude de connaissance, ce qui demeure même dans l'état futur. - Pour la piété il dit qu'elle "remplit les entrailles du coeur d'oeuvres de miséricorde". C'est là une chose qui littéralement n'appartient qu'à l'état présent. Mais ce sentiment profond à l'égard du prochain, que désigne le mot "entrailles", appartient aussi à l'état futur, où la piété ne se répandra plus en oeuvres de miséricorde mais en gratitude réciproque. - A propos de la crainte, il dit qu'elle "abaisse l'esprit pour l'empêcher de s'enorgueillir du présent", ce qui est bien pour le présent ; il dit aussi qu'"au sujet des réalités futures, elle le réconforte en le nourrissant d'espérance". C'est encore pour maintenant, quant à l'espérance ; mais ce peut être aussi pour l'état à venir, quant au réconfort que procurent ces réalités espérées ici-bas et obtenues là-haut.

3. Cette raison est valable si l'on regarde la matière des dons. Car les oeuvres de la vie active ne seront plus la matière des dons. Mais tous exerceront leurs actes sur les choses de cette vie contemplative qu'est la vie bienheureuse.