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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Les fruits du Saint Esprit sont-ils des actes ?

Objections :

1. Ce que l'Apôtre dans son épître aux Galates appelle les fruits du Saint Esprit ne semble pas consister en des actes. En effet, ce qui a un fruit ne doit pas être appelé fruit : ce serait aller à l'infini. Or nos actes ont du fruit. Il est écrit dans la Sagesse (3, 15 Vg) : "Le bon labeur a un fruit glorieux" ; et en saint Jean (4, 36) : "Celui qui moissonne reçoit la récompense et ramasse du fruit pour la vie éternelle." Donc nos actes eux-mêmes ne sont pas appelés fruits.

2. Saint Augustin dit : "Nous jouissons des choses que nous connaissons dès que la volonté se repose avec délectation dans ces choses pour elles-mêmes." Mais notre volonté ne doit pas se reposer dans nos actes pour eux-mêmes. Nos actes ne doivent donc pas être appelés des fruits.

3. Entre les fruits du Saint Esprit l'Apôtre énumère des vertus : charité, mansuétude, foi et chasteté. Or les vertus ne sont pas des actes mais des habitus, avons-nous dit. Donc les fruits ne sont pas des actes.

Cependant :

Il est dit en saint Matthieu (12, 33) : "L'arbre se reconnaît à ses fruits", ce qui signifie, comme les Pères l'expliquent à cet endroit : "On connaît l'homme à ses oeuvres." Ce sont donc les actes humains eux-mêmes qui sont appelés des fruits.

Conclusion :

Ce nom de fruit a été transposé du corporel au spirituel. Or, dans les réalités corporelles, on appelle fruit ce que produit une plante parvenue à son point de perfection et ce qui a en soi une certaine douceur. Ce fruit a une double relation : à l'arbre qui le produit, et à l'homme qui le prend à l'arbre. Ainsi donc, dans le domaine spirituel, nous pouvons entendre ce mot de fruit dans une double acception. Dans un sens on dira "le fruit de l'homme", comme si l'homme était l'arbre qui le produit. Dans l'autre sens on appellera "fruit de l'homme" ce que l'homme obtient.

Or, tout ce que l'homme obtient n'a pas raison de fruit, mais seulement ce qui est ultime et comporte de la délectation. En effet l'homme possède le champ et l'arbre : ce n'est pas eux qu'on appelle des fruits, mais seulement ce qui est ultime, ce que l'homme entend recevoir du champ et de l'arbre. En ce sens, on appelle fruit de l'homme sa fin ultime, dont il doit avoir la jouissance.

Si l'on appelle fruit de l'homme ce qui est produit par lui, alors ce sont les actes humains eux-mêmes qui sont appelés fruits. L'action est en effet l'acte second de celui qui agit, et elle comporte de la délectation si elle lui convient. Donc, si l'activité de l'homme émane de lui selon la capacité de sa raison, on dit qu'elle est le fruit de la raison. Mais si elle procède de lui selon une vertu plus haute, celle du Saint Esprit, on dit que l'action de l'homme est le fruit du Saint Esprit, comme d'une semence divine, car il est écrit dans la première épître de Jean (3, 9) : "Quiconque est né de Dieu ne commet pas le péché parce que la semence de Dieu demeure en lui."

Solutions :

1. Puisque le fruit a, d'une certaine manière, raison de réalité ultime et de fin, rien n'empêche qu'un fruit ait un autre fruit, ainsi qu'une fin est ordonnée à une fin. Donc nos oeuvres, en tant qu'elles sont des effets du Saint Esprit opérant en nous, ont raison de fruits ; mais, en tant qu'elles sont ordonnées à leur fin qui est la vie éternelle, elles ont plutôt raison de fleurs, d'où le mot de l'Ecclésiastique (24, 17 Vg) : "Mes fleurs sont des fruits d'honneur et d'honnêteté."

2. Quand on dit que la volonté se délecte d'une réalité à cause de la réalité même, cela peut se comprendre de deux façons. Ou "à cause de" s'entend de la cause finale, et ainsi on ne se délecte d'une réalité pour elle-même que si c'est la fin ultime. Ou bien "à cause de" désigne une cause formelle, et alors quelqu'un peut trouver à se délecter de la chose même en tout ce qui est délectable selon sa forme. Il est évident par exemple que le malade se délecte de la santé pour elle-même comme en une fin ; dans le remède, si celui-ci est doux, on trouve aussi du plaisir, non comme en une fin, mais comme en une chose qui a un goût agréable ; mais, si le remède est amer, le malade n'y prend aucun plaisir d'aucune sorte pour la chose en soi, mais uniquement en vue d'autre chose. Ainsi donc il faut dire qu'on doit se délecter en Dieu à cause de lui-même comme à cause d'une fin ultime ; dans les actes vertueux, au contraire, on doit se délecter non pas comme s'ils étaient une fin, mais à cause de l'honnêteté qu'ils renferment et qui est agréable à leurs auteurs. Ce qui fait dire à saint Ambroise : "Les oeuvres des vertus sont appelés des fruits parce qu'elles procurent à leurs possesseurs la réfection d'une sainte et pure délectation".

3. Les noms des vertus sont pris parfois pour les actes de ces vertus, comme saint Augustin dit que "la foi est l'acte de croire ce que vous ne voyez pas", et "la charité, un mouvement d'âme pour aimer Dieu et le prochain". C'est de cette manière qu'on emploie aussi des noms de vertus dans l'énumération des fruits.