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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Le paradis est-il un lieu qui convient à l’habitation de l’homme ?

Objections :

1. L’homme et l’ange sont ordonnés de semblable façon à la béatitude. Mais l’ange fut établi dès le début comme habitant le lieu des bienheureux, qui est le ciel empyrée. Par conséquent c’est là aussi qu’il eût fallu établir l’habitation de l’homme.

2. Si un lieu quelconque est dû à l’homme, c’est soit en raison de l’âme, soit en raison du corps.

Si c’est en raison de l’âme, le lieu qui lui est dû, c’est le ciel, qui semble être le lieu naturel de l’âme, puisque toutes en ont le désir implanté en elles. Mais en raison du corps, aucun autre lieu ne lui est dû qu’aux autres animaux. Par conséquent le paradis n’était à aucun titre le lieu qui convenait à l’habitation de l’homme.

3. Un lieu n’a pas de raison d’être, si rien n’y est contenu. Mais, depuis le péché, le paradis n’est pas le lieu de l’habitation des hommes. Donc, si c’est un lieu approprié à l’habitation de l’homme, il semble avoir été institué par Dieu en vain.

4. L’homme étant d’une complexion moyenne, il lui faut un lieu tempéré. Mais le lieu du paradis n’est pas un lieu tempéré ; on dit en effet qu’il est sous le cercle de l’équateur, lieu qui doit être très chaud puisque deux fois dans l’année le soleil y passe sur le sommet de la tête des habitants. Donc, le paradis n’est pas un lieu favorable à l’habitat humain.

En sens contraire :

Saint Jean Damascène dit du paradis que " c’est une région divine, digne séjour de celui qui était à l’image de Dieu ".

Réponse :

Comme il a été dit plus haut, si l’homme était incorruptible et immortel, ce n’est pas parce que son corps possédait une disposition à l’incorruptibilité, mais parce que son âme possédait une force pour préserver le corps de la corruption. Or, un corps humain peut se corrompre soit par le dedans, soit par le dehors. Il se corrompt par le dedans du fait que l’élément humide se trouve consumé, et du fait qu’il vieillit, comme on l’a dit ci-dessus ; à cette corruption le premier homme pouvait obvier par la nourriture. Parmi les facteurs extérieurs qui entraînent la corruption se trouve surtout l’atmosphère non tempérée ; aussi le meilleur remède à ce genre de corruption est le caractère tempéré de l’atmosphère. Or, dans le paradis, on trouve l’un et l’autre, car, dit Saint Jean Damascène, c’est un lieu " resplendissant d’une atmosphère tempérée, extrêmement subtile et pure, orné de plantes toujours en fleurs ". Ainsi., il est manifeste que le paradis est un lieu convenable à l’habitation des hommes dans leur premier état d’immortalité.

Solutions :

1. Le ciel empyrée est le plus élevé des lieux corporels, et en outre il est étranger à tout changement. Par le premier de ces traits, il est le lieu convenable à la nature angélique, car, dit Saint Augustin, Dieu régit la création corporelle par celle qui est spirituelle ; aussi est-il convenable que la nature spirituelle soit placée au-dessus de toute nature corporelle, comme pour présider sur elle. Par le second trait, le ciel empyrée est accordé à l’état de béatitude, lequel est affermi dans la stabilité suprême. Ainsi donc le lieu de la béatitude est naturel à l’ange selon sa nature ; et c’est pourquoi celui-ci y a été créé. Mais il ne convient pas à l’homme selon la nature de celui-ci, puisque l’homme ne préside pas à l’ensemble de la création corporelle par mode de gouvernement ; il ne lui convient qu’en raison de la béatitude ; aussi l’homme n’a-t-il pas été placé dès le début dans le ciel empyrée, mais il devait y être transféré dans l’état de la béatitude finale.

2. Il est ridicule de dire que pour l’âme ou une substance spirituelle quelconque il y a quelque lieu naturel ; c’est en vertu d’une certaine convenance que l’on attribue un lieu spécial à la créature incorporelle. Le paradis terrestre en effet était un lieu qui convenait à l’homme aussi bien pour son âme que pour son corps, en tant que son âme possédait la force de préserver le corps humain de la corruption. Ce qui n’est pas accordé aux autres animaux. Et c’est pourquoi, dit Saint Jean Damascène " aucun des êtres sans raison n’habite " le paradis, bien que, en vertu d’une disposition particulière, les animaux y aient été amenés à Adam par Dieu et que le serpent y ait accédé par l’opération du diable.

3. Ce n’est pas parce que l’habitation de l’homme ne s’y trouve plus depuis le péché que ce lieu n’a pas de raison d’être ; ce n’est pas pour rien non plus qu’une certaine immortalité avait été accordée à l’homme bien qu’il dût ne pas la conserver. Par là se manifeste la bonté de Dieu pour l’homme, et celui-ci découvre ce qu’il a perdu par son péché. D’ailleurs, comme on le dit, Hénoch et Élie habitent maintenant dans ce paradis.

4. Ceux qui disent que le paradis se trouve sous le cercle de l’équateur pensent que sous ce cercle il y a un lieu extrêmement tempéré en raison de l’égalité des jours et des nuits en tout temps ; et aussi parce que le soleil n’en est jamais très éloigné, ce qui entraînerait un froid excessif ; et enfin il n’y a pas là-bas non plus de chaleur excessive, car même si le soleil passe sur la tête des gens, il ne reste pas longtemps dans cette situation. Aristote toutefois dit expressément q que cette région est inhabitable à cause de sa chaleur. Ceci paraît plus vraisemblable, car les terres où le soleil ne passe jamais droit au-dessus de la tête sont d’une chaleur excessive à cause de la seule proximité du soleil. Quoi qu’il en soit, il faut croire que le paradis a été placé dans un lieu très tempéré, soit sous l’équateur, soit ailleurs.