Article 6 — Parmi ceux qui voient l’essence de Dieu, certains la voient-ils plus parfaitement que d’autres ?
Objections :
1. Il semble que non, puisque la l° épître de Jean (3, 2) affirme : “ Nous le verrons tel qu’il est. ” Mais Dieu n’a qu’une seule façon d’être. Donc il sera vu par tous de la même façon, et non plus parfaitement ou moins.
2. Pour Saint Augustin “intellectuellement, nul ne peut connaître une seule chose plus qu’un autre ”. Or, tous ceux qui voient Dieu par essence connaissent intellectuellement l’essence divine ; car c’est par l’intellect que Dieu est vu, non par les sens, ainsi qu’on l’a dit. Donc parmi tous ceux qui voient l’essence divine, nul ne la voit plus clairement que l’autre.
3. Que quelque chose soit vu par un autre plus parfaitement, cela peut provenir, soit de l’objet à voir, soit de la faculté de voir. Du côté de l’objet, cela peut résulter de ce que l’objet est reçu dans le sujet plus parfaitement, c’est-à-dire par une similitude plus parfaite ; mais cela est hors de propos ici, car ce n’est pas par l’intermédiaire d’une similitude, c’est par son essence même que Dieu est présent à l’intellect qui voit son essence. Il reste donc que si l’un voit plus parfaitement que l’autre, cela tienne à une différence de pouvoir entre les intelligences. Dans ce cas, celui dont la puissance intellectuelle est naturellement plus élevée verrait davantage. Or cela ne peut s’admettre, car il est promis aux hommes, à l’égard de la béatitude, d’être les égaux des anges.
En sens contraire :
La vie éternelle consiste dans la vision de Dieu, selon cette parole en Saint Jean (17, 3) : “ La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu. ” Donc, si tous voient également l’essence de Dieu dans la vie éternelle, tous seront égaux, ce qui s’oppose au dire de l’Apôtre (1 Co 15, 41) : “ L’étoile diffère de l’étoile en clarté. ”
Réponse :
Il faut dire que, parmi ceux qui verront l’essence de Dieu, l’un la verra plus parfaitement que l’autre. Cela, certes, ne viendra pas d’une similitude, ainsi qu’on l’a montré ‘. Cela proviendra de ce que l’intellect de l’un aura une plus grande efficacité, un plus grand pouvoir de voir Dieu. Cependant, la faculté de voir Dieu appartient à l’intellect créé non par nature, mais par la lumière de gloire, qui établit l’intellect dans une certaine déiformité, ainsi qu’on l’a exposé. Dés lors, un intellect participant davantage de cette lumière de gloire verra Dieu plus parfaitement. Or celui-là participera davantage de la lumière de gloire qui a le plus de charité ; car, plus grande est la charité, plus grand est le désir. Et le désir rend d’une certaine manière l’être qui désire apte et préparé à recevoir l’objet désiré. Par suite, celui qui aura plus de charité verra Dieu plus parfaitement, et il sera plus heureux.
Solutions :
1. Lorsqu’on dit : “ Nous le verrons tel qu’il est”, la locution “ tel que ” entend déterminer le mode de vision par rapport à la chose vue, ce qui signifie : Nous le verrons être tel qu’il est ; car nous verrons son être même, qui est son essence. Mais cela n’exprime pas le mode de vision par rapport à celui qui voit, et le sens n’est donc pas que la manière de voir Dieu sera parfaite comme est parfait le mode d’être en Dieu.
2. Par là se résout également, la deuxième objection. Lorsqu’on dit d’une même chose que l’un ne la connaît pas mieux que l’autre, cela est vrai si on le réfère à la chose connue ; car celui qui juge de la chose autrement qu’elle n’est n’en a pas une connaissance vraie. Mais cela n’est plus exact si on le rapporte à la façon de connaître ; car la connaissance de l’un est plus parfaite que celle de l’autre.
3. La diversité de vision ne proviendra pas de l’objet, puisque le même objet, qui est l’essence divine, sera rendu présent à tous ; elle ne tiendra pas non plus à diverses participations de l’objet par des similitudes différentes ; elle proviendra de la diversité de la faculté intellectuelle, non selon la nature, mais selon la gloire, comme on vient de le dire.