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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 7 — Un intellect créé peut-il comprendre l’essence divine ?

Objections :

1. C’est ce que paraît affirmer ce texte de l’Apôtre (Ph 3, 12) : “Je poursuis ma course pour tâcher de le saisir. ” Or l’Apôtre ne courait pas en vain, car il dit (1 Co 9,26) : “Je cours, non à l’aventure. ” Donc lui-même comprend Dieu, et pour la même raison les autres, qu’il y invite en ces termes (1 Co 9, 24) : “ Courez de manière à saisir (comprehendere). ”

2. Comme dit Saint Augustin v “ Comprendre une chose, c’est la voir si bien dans sa totalité que rien d’elle n’échappe. ” Mais si Dieu est vu par essence, il est vu dans sa totalité, et rien de lui n’échappe à celui qui le voit ; car Dieu est simple. Donc, quiconque le voit par essence le comprend.

3. Si l’on dit qu’il est vu tout entier, mais non totalement, on peut objecter : “ Totalement ” se rapporte ou à la façon de voir, ou à la chose vue. Mais celui qui voit Dieu par essence le voit totalement en ce qui concerne la chose vue, car il le voit tel qu’il est, ainsi qu’on l’a dit de même, il le voit totalement quant à la manière de le voir, car toute sa force intellectuelle s’applique à voir l’essence de Dieu. Donc, quiconque voit Dieu par essence le voit complètement ; donc il le comprend.

En sens contraire :

on lit dans Jérémie (32,18.19 Vg) : “ Toi, le Dieu grand et fort, dont le nom est Seigneur de l’univers, grand dans tes desseins et incompréhensible dans tes pensées. ”

Réponse :

Comprendre Dieu est impossible à un intellect créé quel qu’il soit ; mais que notre esprit l’atteigne de quelque manière, c’est déjà une grande béatitude, selon Saint Augustin.

Pour en avoir l’évidence, il faut savoir que “ comprendre ” c’est connaître parfaitement, c’est-à-dire connaître un objet autant qu’il est connaissable. Aussi, lorsqu’une vérité est démontrable scientifiquement, celui qui ne la connaît qu’à la manière d’une opinion, pour une raison seulement plausible, ne la comprend pas. Par exemple, si quelqu’un sait par démonstration que la somme des trois angles d’un triangle est égale à deux droits, il comprend cette vérité ; mais si un autre la reçoit comme probable par le fait que des savants ou la plupart des hommes l’affirment ainsi, celui-là ne comprend pas ; car il ne parvient pas à cette manière parfaite de connaissance dont cette vérité est susceptible.

Or, nul intellect créé ne peut parvenir à cette manière parfaite de connaître l’essence divine telle qu’elle est connaissable, et en voici la preuve. Un objet quelconque est connaissable dans la mesure où il est un être en acte. Dieu, dont l’être est infini, ainsi qu’on l’a fait voir, est donc infiniment connaissable. Or, nul intellect créé ne peut connaître Dieu infiniment. En effet, un intellect créé connaît l’essence divine plus parfaitement ou moins selon qu’il est pénétré d’une plus grande ou d’une moindre lumière de gloire. Puisque la lumière de gloire, qui est créée, dans quelque intellect créé qu’elle soit reçue, ne peut jamais y être infinie, il est donc impossible qu’un intellect créé connaisse Dieu infiniment. Par suite, est impossible qu’il ait de Dieu une connaissance compréhensive.

Solutions :

1. “ Comprendre ” a deux sens. L’un, strict et propre, exprimant l’inclusion de l’objet dans le sujet qui comprend. Ainsi, Dieu n’est compris d’aucune manière, ni par un intellect ni autrement, car, infini, il ne peut être inclus dans rien de fini, ce qui ferait que quelque chose de fini l’envelopperait infiniment, comme il est infini lui-même. Or c’est en ce sens que nous parlons de “ comprendre ”. Mais ce mot peut avoir un autre sens, plus large, suivant lequel la compréhension est opposée à la quête. En effet, celui qui atteint quelqu’un, le tenant désormais, est dit le saisir (comprehendere). C’est ainsi que Dieu est compris par les élus, selon ce mot du Cantique (3, 4) : “ Je l’ai saisi, je ne le lâcherai pas. ” Et tel est le sens des formules employées par l’Apôtre. La “ compréhension ” est alors un des trois dons de l’âme bienheureuse, correspondant à l’espérance comme la vision correspond à la foi, et la jouissance à l’amour de charité. Parmi nous, tout ce qui est vu n’est pas pour cela tenu et possédé ; car on voit bien des choses à distance, bien des choses qui ne sont pas en notre pouvoir. Nous ne jouissons pas non plus de tous les biens que nous avons, soit parce qu’on n’y trouve pas de plaisir, soit parce qu’ils ne sont pas la fin ultime de notre désir, capables d’assouvir le désir et de l’apaiser. Mais en Dieu, les élus ont ces trois choses : car ils voient Dieu ; le voyant ils le tiennent présent, parce qu’il est en leur pouvoir de le voir sans cesse, et en le tenant ils en jouissent, comme de la fin ultime qui comble le désir.

2. Quand on dit que Dieu est incompréhensible, on ne veut pas signifier que quelque chose de lui ne soit pas vu ; on entend qu’il n’est pas vu aussi parfaitement qu’il est visible. Lorsqu’une proposition susceptible de démonstration est connue par une raison simplement plausible, rien d’elle ne demeure inconnu pour autant, ni le sujet, ni le prédicat, ni leur lien ; mais, tout entière, cette proposition est connue avec moins de perfection qu’elle n’est connaissable. Ainsi Saint Augustin définit-il la compréhension en disant : “ Un objet est compris quand on le voit de telle sorte que rien de lui n’échappe à celui qui voit ; ou bien quand ses limites peuvent être enveloppées du regard. ” En effet, on enveloppe du regard les limites de la chose connue quand on parvient au terme de sa cognoscibilité.

3. “ Totalement ” concerne la manière d’être de l’objet ; non pas en ce sens que toute sa manière d’être ne soit pas connue, mais parce que le mode d’être de l’objet n’est pas celui de l’être connaissant. Donc celui qui voit Dieu par son essence voit en lui qu’il existe infiniment et qu’il est infiniment connaissable ; mais ce mode d’infinité n’appartient pas à celui qui connaît, en ce sens que lui-même connaîtrait infiniment. C’est ainsi qu’on peut connaître avec probabilité qu’une proposition est démontrable, sans connaître soi-même sa démonstration.