Article 6 — Y a-t-il en Dieu composition de sujet et d’accident ?
Objections :
1. Il semble qu’il y ait en Dieu des accidents ; car, dit Aristote, une substance ne saurait être accident à l’égard d’une autre. Donc ce qui est un accident dans un sujet ne peut être substance dans un autre ; ainsi prouve-t-on que la chaleur n’est pas la forme substantielle du feu, par le fait qu’elle est accident dans tout le reste. Or la sagesse, la puissance et d’autres attributs qui, en nous, sont accidentels sont attribués à Dieu ; donc, en Dieu aussi ils sont des accidents.
2. Dans chaque genre de choses il y a un premier ; or il y a de nombreux genres d’accidents. Donc, si le terme premier de chacun de ces genres n’est pas en Dieu, il y aura beaucoup de premiers hors de lui, ce qui ne convient pas.
En sens contraire :
tout accident est dans un sujet ; or Dieu ne peut pas être un sujet, car une forme simple ne peut être un sujet, dit Boèce.
Réponse :
Ce qui précède suffit à prouver qu’il ne peut pas y avoir d’accident en Dieu.
1. Parce que le sujet est à l’accident ce que la puissance est à l’acte. En effet, le sujet est actué par l’accident en quelque manière. Or, il faut exclure de Dieu toute potentialité, on a pu le voir.
2. Parce que Dieu est son être même ; or, dit Boèce “ ce qui est peut bien, par une nouvelle adjonction, être autre chose encore ; mais l’être même ne comporte nulle adjonction ” ; par exemple ce qui est chaud peut bien avoir encore une qualité différente, il peut être blanc ; mais la chaleur même ne peut avoir rien d’autre que la chaleur.
3. Parce que l’être qui a l’existence par soi précède ce qui n’existe que par accident. Donc, Dieu étant en toute rigueur le premier être, rien ne peut être en lui par accident. Même les accidents qui découlent par eux-mêmes de la nature du sujet (comme la faculté de rire est par soi un accident propre de l’homme) ne peuvent pas davantage être attribués à Dieu. Car ces accidents trouvent leur cause dans les principes du sujet ; or, en Dieu, rien ne peut être causé, puisqu’il est la cause première. Il en résulte finalement qu’il n’y a aucun accident en Dieu.
Solutions :
1. La puissance et la sagesse ne se disent pas de Dieu et de nous univoquement, comme on l’expliquera plus loin. Il ne s’ensuit donc pas que ce qui est accident en nous le soit aussi en Dieu.
2. La substance ayant à l’égard des accidents une priorité d’être, les principes de ceux-ci se ramènent à ceux de la substance comme à quelque chose d’antérieur. Non que Dieu soit le premier dans le genre de la substance, car s’il est le premier, c’est en étant lui-même en dehors de tout genre et à l’égard de tout l’être.