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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 5 — Y a-t-il en Dieu composition de genre et de différence ?

Objections :

1. Il semble bien que Dieu soit dans un genre. En effet, la substance est l’être subsistant par soi. Or cela convient souverainement à Dieu. Donc Dieu est dans le genre substance.

2. Chaque chose se mesure d’après une norme du même genre, comme les longueurs par une longueur, et les nombres par un nombre. Or, Dieu est la mesure suprême des substances, dit le Commentateur sur le livre X de la Métaphysique. Il appartient donc lui-même au genre substance.

En sens contraire :

pour l’esprit, le genre précède ce qui est contenu dans ce genre. Mais rien n’est antérieur à Dieu, ni dans la réalité, ni pour l’esprit. Dieu n’est donc pas un genre.

Réponse :

Quelque chose peut appartenir à un genre de deux façons : absolument et en toute propriété de termes, comme l’espèce est contenue dans le genre ; ou bien par réduction, comme les principes des choses ou les privations : ainsi le point et l’unité se ramènent au genre quantité parce qu’ils y jouent le rôle de principes ; la cécité ou toute autre privation se ramènent au genre de ce dont ils sont le manque. Mais Dieu ne peut être dans un genre d’aucune de ces deux manières.

Qu’il ne puisse être espèce dans un genre, c’est ce qu’on peut démontrer de trois façons.

1. L’espèce se forme par genre et différence, et ce dont provient la différence constitutive de l’espèce joue toujours, à l’égard de ce dont le genre est tiré, le rôle de l’acte par rapport à la puissance. Ainsi ce terme : animal, se prend de la nature sensitive signifiée au concret ; car cela est animal qui est de nature sensitive ; cet autre terme : raisonnable, se prend de la nature intellectuelle, car on dit raisonnable ce qui est de nature intellectuelle. Or, l’intellectuel est avec le sensitif dans la relation de l’acte avec la puissance, et il en est de même en tout le reste. Comme en Dieu nulle puissance ne s’adjoint à l’acte, il est impossible que Dieu soit dans un genre à titre d’espèce.

2. L’existence de Dieu est son essence même, on vient de le montrer. Si Dieu était dans un genre, ce genre serait donc nécessairement le genre être, car le genre désigne l’essence, étant attribué essentiellement. Or, le Philosophe démontre, que l’être ne peut être le genre de rien. Tout genre, en effet, comporte des différences spécifiques qui n’appartiennent pas à l’essence de ce genre ; or, il n’est aucune différence qui n’appartienne à l’être puisque le non-être ne saurait constituer une différence. Reste donc que Dieu ne rentre dans aucun genre.

3. Toutes les réalités appartenant à un même genre ont en commun la nature ou essence du genre, puisque celui-ci leur est attribué selon l’essence ; mais elles diffèrent selon l’existence, car l’existence n’est pas la même, par exemple, de l’homme et du cheval, de tel homme et de tel autre homme. Il s’ensuit que dans tous les étants qui appartiennent à un genre, l’existence est autre que l’essence. Or, en Dieu, il n’y a pas cette altérité, comme on l’a montré. Dieu n’est donc pas une espèce dans un genre.

Cela montre qu’on ne peut assigner à Dieu ni genre ni différence ; qu’il ne peut donc être défini, et qu’on ne peut démontrer de lui quoi que ce soit autrement que par ses effets ; car toute définition s’établit par genre et différence, et le médium de la démonstration est la définition.

Quant à inclure Dieu dans un genre par réduction, au titre de principe, l’impossibilité en est manifeste. En effet, le principe qui se ramène à un genre ne s’étend pas au-delà de ce genre ; ainsi le point n’est principe qu’à l’égard du continu, l’unité qu’à l’égard du nombre, etc. Or, Dieu est le principe de tout l’être, comme on le démontrera par la suite : il n’est donc pas contenu dans un genre à ce titre de principe.

Solutions :

1. Le terme de “ substance ” ne signifie pas seulement “ être par soi ”, puisqu’il n’est pas possible que l’être soit un genre, on vient de le dire. Ce qu’il signifie, c’est l’essence à laquelle il appartient d’exister ainsi, à savoir par soi-même, sans pour autant que son existence s’identifie avec son essence. Il est donc manifeste que Dieu n’est pas dans le genre substance.

2. Cette objection se rapporte au cas d’une mesure proportionnée au mesuré ; dans ce cas, en effet, la mesure doit être homogène au mesuré. Mais Dieu n’est pas une mesure proportionnée à quoi que ce soit. Si on le dit mesure de toutes choses, c’est en ce sens que chacune participe de l’être pour autant qu’elle approche de Dieu.