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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — Le nom de “ Verbe ” implique-t-il rapport aux créatures ?

Objections :

1. Tout nom divin connotant un effet créé est un attribut essentiel. Mais “le Verbe ” n’est pas un attribut essentiel, c’est un nom de personne, on vient de le dire. Il n’implique donc pas de rapport à la créature.

2. Les termes qui impliquent un rapport aux créatures s’attribuent à Dieu selon le temps ; ainsi les noms de Seigneur et de Créateur. Au contraire, “ Verbe ” s’attribue à Dieu dans l’absolu de l’éternité. Ce nom n’implique donc pas de rapport à la créature.

3. “ Le Verbe ”, cela évoque bien une relation, mais c’est une relation au principe d’où il procède. Donc, s’il se rapporte à la créature, il s’ensuivra qu’il en procède.

4. Il y a autant d’idées en Dieu que de rapports distincts aux créatures. Donc, si “ le Verbe ” dit rapport aux créatures, il y a en Dieu non pas un seul Verbe, mais plusieurs.

5. Si quelque rapport à la créature se trouve impliqué dans ce nom de Verbe, ce ne peut être que le rapport de la pensée divine à son objet. Mais Dieu ne connaît pas seulement ce qui est, il connaît aussi ce qui n’est pas. “ Le Verbe ” dirait donc rapport à ce qui n’est pas, ce qui paraît faux.

En sens contraire :

selon Saint Augustin, ce nom de Verbe “ dit relation non seulement au Père, mais encore aux choses qui ont été faites par la puissance créatrice du Verbe ”.

Réponse :

Oui, le nom de “ Verbe ” dit rapport à la créature. En se nommant, Dieu connaît toute créature. Or, le verbe conçu dans la pensée représente tout ce que le sujet connaît en acte ; de fait, en nous, il y a autant de verbes que d’objets de pensée différents. Mais Dieu connaît en un seul acte soi-même et toutes choses ; son unique Verbe n’exprime donc pas seulement le Père, mais encore les créatures. D’autre part, tandis qu’à l’égard de Dieu, la pensée divine est connaissance pure, à l’égard des créatures elle est connaissance et cause ; ainsi, le Verbe de Dieu est pure expression du mystère du Père, mais il est expression et cause des créatures. D’où la parole du Psaume (33, 9) : “ I1 a parlé, et les choses ont été faites. ” Nommer “le Verbe ”, c’est en effet évoquer le plan opératoire des choses que Dieu fait.

Solutions :

1. Un nom de personne inclut aussi la nature, du moins obliquement, puisque la personne est “la substance individuelle d’une nature raisonnable ”. Donc, si, dans un nom de Personne divine, aucun rapport créé ne s’introduit du côté de la relation personnelle, il peut bien s’en introduire du côté de la nature. De même qu’il est propre au Fils d’être “ le Fils ”, il lui est propre aussi d’être “ Dieu l’engendré ”, ou “ le Créateur engendré ” ; et c’est par là que s’introduit dans le nom de Verbe un rapport à la créature.

2. I1 s’agit ici de relations consécutives à l’action. Or certains noms divins impliquent une relation au créé consécutive à une action transitive de Dieu, c’est-à-dire terminée à l’action extérieure ; ainsi créer, gouverner le monde ; les noms de ce genre s’attribuent à Dieu dans le temps. Mais il en est d’autres qui impliquent une relation consécutive à une action qui ne passe pas à un effet extérieur, mais demeure dans l’agent : ainsi connaître, vouloir ; les noms de cette catégorie ne s’attribuent pas à Dieu dans le temps. C’est précisément une relation de ce genre qu’évoque le nom de Verbe. Autrement dit, nous récusons la majeure de l’argument ; il n’est pas vrai que tous les noms relatifs au créé s’attribuent à Dieu dans le temps, mais ceux-là seuls qui impliquent une relation consécutive à une action transitive.

3. Dieu connaît les créatures, mais d’un savoir qui ne provient pas des créatures : il les connaît par sa propre essence. Aussi, bien que le Verbe exprime les créatures, il ne s’ensuit pas qu’il en procède.

4. Tel qu’on l’applique en fait, le terme d’“ idée ” désigne en premier le rapport à la créature : de là vient qu’en Dieu on en use au pluriel, et non comme d’un nom personnel. Mais celui de “ Verbe ” désigne en premier le rapport au sujet qui le dit, et seulement en second le rapport aux créatures (pour autant que Dieu, en se connaissant, connaît toute créature) : de là vient qu’en Dieu il n’y a qu’un Verbe, et que c’est un nom personnel.

5. Le Verbe de Dieu concerne ce qui n’est pas, dans la même mesure que la science divine : il n’y a pas moins dans le Verbe de Dieu que dans la science de Dieu, dit Saint Augustin. Cependant, à l’égard du réel, le Verbe est expression et cause ; à l’égard de ce qui n’est pas, c’est-à-dire du pur possible, il est expression et manifestation.