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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Est-ce que les relations distinguent et constituent les personnes ?

Objections :

1. Ce qui est simple est distinct par soi. Or les personnes sont souverainement simples. Elles sont donc distinctes par soi, et non point par leurs relations.

2. Une forme ne se distingue que par son genre ; si le blanc se distingue du noir, c’est bien selon la qualité. Or l’hypostase signifie l’individu du genre substance. Ce n’est donc pas par des relations que les hypostases peuvent se distinguer.

3. L’absolu est antérieur au relatif. Mais la distinction première est celle des personnes divines. Celles-ci ne se distinguent donc pas par des relations.

4. Ce qui présuppose une distinction ne peut pas en être le principe premier. Or, la relation présuppose la distinction (des termes corrélatifs), puisqu’elle la contient dans sa définition : l’essence du relatif consiste, dit-on, à se rapporter à l’autre. Le principe premier de distinction en Dieu ne peut donc pas être la relation.

En sens contraire :

Boèce dit que seule la relation introduit une pluralité dans la Trinité des Personnes divines.

Réponse :

En toute pluralité où l’on trouve un élément commun, il faut bien chercher un élément distinctif. Et puisque les trois personnes communient dans l’unité d’essence, il faut nécessairement chercher quelque chose qui les distingue et fasse qu’elles soient plusieurs. Or, chez ces personnes divines il y a deux choses en quoi elles diffèrent : l’origine et la relation. Non qu’origine et relation soient réellement différentes, mais leur mode de signification n’est pas le même. On signifie l’origine comme une action : la génération, par exemple ; la relation, comme une forme : la paternité.

Certains donc, considérant que la relation suit l’acte, ont pensé qu’en Dieu les hypostases se distinguent par l’origine ; c’est-à-dire que le Père se distingue du Fils précisément parce que l’un engendre, et que l’autre est engendré. Quant aux relations ou propriétés, ce sont des conséquences manifestant la distinction des hypostases ou personnes. Ainsi, dans les créatures, les propriétés manifestent la distinction des individus, distinction procurée par les principes matériels.

Mais cette opinion n’est pas soutenable, pour deux raisons. Tout d’abord, pour saisir deux choses comme distinctes, il faut en saisir la distinction par quelque chose d’intrinsèque à toutes deux, par exemple, dans les êtres créés, par la matière ou par la forme. Or, nous ne signifions pas l’origine de la chose comme un élément intrinsèque à celle-ci, mais comme une voie qui va d’une chose à l’autre : ainsi la génération se présente comme une voie qui part de l’engendrant et aboutit à l’engendré. Il est donc impossible que ces deux réalités, l’engendrant et l’engendré, se distinguent par la seule génération ; il faut saisir en l’un et en l’autre des éléments qui les distinguent l’un de l’autre. Or dans la personne divine, il n’y a rien d’autre à saisir pour l’esprit que l’essence et la relation (ou propriété) ; et puisque l’essence est commune, c’est donc par leurs relations que les personnes se distinguent entre elles.

Seconde raison. N’allons pas concevoir la distinction des personnes divines comme la division d’un élément commun, car l’essence commune reste indivise. Il faut que les principes distinctifs constituent eux-mêmes les réalités qu’ils distinguent. Or, précisément, les relations (ou propriétés) distinguent ou constituent les hypostases ou personnes en étant elles-mêmes les personnes subsistantes ; ainsi la paternité est le Père, la filiation est le Fils, puisqu’en Dieu l’abstrait et le concret s’identifient. Mais il est contraire à la notion d’origine de constituer l’hypostase ou personne. Car l’origine exprimée à l’actif est signifiée comme jaillissant de la Personne, qu’elle présuppose par conséquent. Et l’origine étant exprimée au passif, la “ naissance ”, par exemple, est signifiée comme une voie vers la personne subsistante, et non comme un élément constitutif de cette personne.

Il vaut donc mieux dire que les personnes ou hypostases se distinguent par leurs relations, plutôt que par l’origine. S’il est vrai qu’elles se distinguent sous ces deux aspects, c’est pourtant d’abord et principalement par les relations, compte tenu du mode de signification. De là vient que le nom de “ Père ” signifie l’hypostase, et non seulement la propriété ; alors que celui de “ géniteur ” ou “ engendrant ” signifie seulement la propriété. En effet “ Père ” signifie la relation de paternité qui distingue et constitue l’hypostase ; alors que “ engendrant ” ou “ engendré ” signifie l’origine ou génération qui ne distingue ni ne constitue l’hypostase.

Solutions :

1. Les personnes sont les relations subsistantes mêmes. Donc quand on dit qu’elles se distinguent par leurs relations, on ne porte aucune atteinte à la simplicité des personnes divines.

2. Les personnes ne se distinguent ni dans leur être substantiel, ni en aucun attribut absolu, mais uniquement en ce qui les qualifie l’une par rapport à l’autre. Aussi la relation suffit-elle à les distinguer.

3. Plus une distinction est première, plus elle est proche de l’unité ; autrement dit, moins elle doit distinguer. La distinction des personnes divines doit être assurée par ce qui distingue le moins, donc par les relations.

4. La relation présuppose la distinction des sujets, quand elle est un accident ; mais si elle est subsistante, elle ne présuppose pas cette distinction, elle l’apporte avec elle. Quand on dit que l’essence de la relation consiste à se rapporter à l’autre, cet “ autre ” désigne le corrélatif : or celui-ci n’est pas antérieur au relatif, il lui est simultané par nature.