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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — La personne procède-t-elle de rien, ou de quelque chose ?

Objections :

1. Il semble que les actes notionnels ne viennent pas de quelque chose. En effet, si le Père engendre le Fils en le tirant de quelque chose, c’est ou bien de soi-même, ou bien d’autre chose. Si c’est d’autre chose qu’il l’engendre : puisque ce dont nous sommes faits est en nous, il s’ensuit qu’il y a dans le Fils quelque chose d’étranger au Père. Or cela va contre l’enseignement de Saint Hilaire : “ Entre eux, rien de divers, ni d’étranger. ” Mais, si le Père l’engendre en le tirant de lui-même, autre difficulté : la substance de laquelle est tirée une production, si elle continue à exister reçoit attribution de la forme produite. On dit ainsi que “ l’homme est blanc ”, parce que l’homme ne cesse pas d’exister quand, de non-blanc, il devient blanc. Il s’ensuit ou bien que le Père cesse d’exister, une fois le Fils engendré ; ou bien que le Père est le Fils : or cela est faux. Le Père n’engendre donc pas le Fils “ de quelque chose ”, mais “ de rien ”.

2. Ce dont on est engendré est un principe de l’engendré. Donc, si le Père engendre le Fils en le tirant de sa substance ou nature, il s’ensuit que la substance ou nature du Père est principe du Fils. Mais il ne peut en être le principe matériel, car il n’y a pas de matière en Dieu ; ce sera donc une sorte de principe actif, comme l’engendrant est principe de l’engendré. D’où il s’ensuit que l’essence engendre ; conclusion que nous avons rejetée plus haut.

3. Saint Augustin dit que les trois Personnes ne sont pas “ de ” la même essence, parce que l’essence, n’est pas autre chose que la personne. Or la personne du Fils n’est pas une autre chose que l’essence du Père. Donc le Fils n’est pas “ de ” l’essence du Père.

4. Toute créature est tirée du néant. Or dans l’Écriture, le Fils est appelé créature : l’Ecclésiastique (24, 5) fait dire à la Sagesse engendrée : “ Je suis sortie de la bouche du Très-Haut, engendrée la première avant toute créature ” ; et plus loin : “ j’ai été créée dès le commencement et avant les siècles ”. Le Fils n’est donc pas engendré de quelque chose, mais de rien. On peut opposer la même difficulté à propos du saint Esprit, à partir de ce texte de Zacharie (12,1) : “ Ainsi dit le Seigneur qui a étendu le ciel, qui a fondé la terre et créé l’esprit de l’homme au-dedans de lui ” ; ou de ce texte d’Amos (4,3) dans une version différente de la Vulgate : “ C’est moi qui forme les montagnes et qui crée l’Esprit. ”

En sens contraire :

Saint Augustin écrit : “ Dieu le Père seul a engendré de sa propre nature et sans commencement un Fils égal à lui-même. ”

Réponse :

Le Fils n’est pas engendré du néant, mais bien de la substance du Père. En effet, on a montré plus haut qu’en Dieu il y a véritablement et proprement paternité, filiation et naissance. Or, entre “ engendrer ” vraiment, acte par lequel un fils procède, et “ faire ”, il y a cette différence, que l’on fait une chose avec une matière extérieure ; le menuisier fait un escabeau avec du bois, mais c’est de sa propre substance que l’homme engendre un fils. Et tandis que l’artiste créé fait quelque chose d’une matière donnée, Dieu, lui, fait quelque chose de rien, nous le montrerons plus loin r ; non que le néant passe en la substance de la chose, mais parce que toute la substance de la chose est produite par Dieu sans rien de présupposé. Donc, si le Fils procédait du Père comme tiré du néant, son rapport au Père serait celui de l’œuvre à l’artiste ; et il est trop clair que l’œuvre ne peut pas prendre le nom de fils au sens propre, mais seulement par manière de comparaison. Il s’ensuit que si le Fils de Dieu procédait du Père comme tiré du néant, il ne serait pas Fils véritablement et au sens propre. Ce qui va contre l’affirmation de Saint Jean (1 Jn 5, 20 Vg) : “ Afin que nous soyons en son vrai Fils, Jésus Christ. ” Le vrai Fils de Dieu n’est donc pas tiré du néant ; il n’est pas fait, mais seulement engendré.

Et si quelques êtres faits de rien par Dieu sont appelés “ fils de Dieu ”, c’est par métaphore, en raison d’une certaine assimilation à Celui qui est véritablement Fils. Celui-ci, en tant qu’il est le seul Fils de Dieu vrai et naturel, prend le nom de “ Fils unique ”, selon ce mot de Saint Jean (1, 18) : “ Le Fils unique qui est dans le sein du Père, lui-même nous l’a fait connaître. ” En tant que d’autres sont appelés “ fils adoptifs ” par ressemblance avec lui, on lui donne par une sorte de métaphore le nom de “ Fils premier-né ”, selon le mot de Saint Paul (Rm 8, 29) : “ Ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés à être conformes à l’image de son Fils, afin que celui-ci soit le premier-né d’un grand nombre de frères. ”

En fin de compte, le Fils de Dieu est bien engendré de la substance du Père. A la vérité, c’est d’une autre manière que le fils d’un homme. Une parcelle de la substance de l’homme qui engendre passe en effet dans la substance de l’engendré. Mais la nature divine est indivisible. Il faut donc que le Père, en engendrant le Fils, au lieu de lui transmettre une portion de sa nature, la lui communique tout entière et ne se distingue de lui que par une pure relation d’origine, comme on l’a montré.

Solutions :

1. Dans l’expression “ le Fils est né du Père (de Patre) ”, la préposition de désigne un principe engendrant consubstantiel, et non pas un principe matériel. Car ce qui est tiré d’une manière préalable est produit par une transmutation de cette matière en une certaine forme ; alors que l’essence divine est immuable et ne peut pas recevoir une autre forme.

2. En disant que le Fils est engendré “ de l’essence du Père ”, on met en cause un principe quasi actif : telle est du moins l’explication du Maître des Sentences, qui adopte la traduction suivante : “ Le Fils est engendré de l’essence du Père c’est-à-dire du Père Essence. ” Il invoque ce passage de Saint Augustin" : “Quand je dis de Patre Essentia, c’est comme si je disais en termes plus formels : de l’essence du Père. ” Mais cela ne paraît pas suffire à donner à cette formule un sens satisfaisant. Car nous pouvons dire que la créature procède “ de Dieu Essence ”, et pourtant nous ne disons pas qu’elle est “de l’essence de Dieu ”. On peut donc proposer une autre solution.

La préposition latine de dénote toujours un principe consubstantiel. Ainsi l’on ne dit pas que la maison est faite “ du ” constructeur, car celui-ci n’en est pas la cause consubstantielle ; par contre, on dit qu’une chose est faite “ d’ ” une autre, dès que celle-ci se présente, à titre quelconque, comme un principe consubstantiel. Principe actif : le fils, dit-on, naît “ de ” son père. Principe matériel : un couteau “ de ” fer. Principe formel, du moins s’il s’agit d’êtres en qui la forme est elle-même subsistante et n’advient pas à un sujet distinct ; d’un ange, on peut dire qu’il est “ de ” nature intellectuelle. C’est en ce sens précisément qu’on dit : “ Le Fils est engendré de l’essence du Père ”, car l’essence du Père, communiquée au Fils par génération, subsiste en celui-ci.

3. Dans l’énoncé : “ Le Fils est engendré "de" l’essence du Père ”, il y a un complément visàvis duquel peut se vérifier la distinction (à savoir : du Père). Mais dans l’autre énoncé : “ les trois personnes sont "de" l’essence divine ”, il n’y a rien vis-à-vis de quoi puisse s’établir la distinction évoquée par la préposition “ de ”. Le cas des deux formules n’est donc pas le même.

4. Quand l’Écriture dit que la sagesse est créée, on peut l’entendre non pas de la Sagesse qui est le Fils de Dieu, mais de la sagesse créée que Dieu infuse à des créatures. L’Ecclésiastique (1, 9 Vg) dit en effet : “ Il l’a créée (à savoir : la sagesse) dans l’Esprit Saint, et il l’a répandue sur toutes ses œuvres. ” D’ailleurs, il n’y a aucun inconvénient à ce que, dans le même passage, l’Écriture parle à la fois des deux sagesses, engendrée et créée, parce que la sagesse créée est une participation de la Sagesse incréée. Ou bien cette expression peut se rapporter à la nature créée assumée par le Fils : le sens est alors celui-ci : “ Dès le commencement et avant les siècles, j’ai été créée ”, c’est-à-dire : “ Il a été prévu que je serais unie à la créature. ” Ou bien, en qualifiant la Sagesse de “ créée ” et “ engendrée ”, on nous insinue le mode éminent de la génération divine. Dans la génération, en effet, l’engendré reçoit la nature de l’engendrant ; et c’est pour sa perfection. Dans la création, d’autre part, le créateur ne change pas ; mais le créé ne reçoit pas la nature du créateur. On qualifie donc le Fils à la fois de “ créé ” et d’“ engendré ”, pour nous faire saisir par ce terme de “ création ” l’immutabilité du Père, et par celui de “ génération ” l’unité de nature entre le Père et le Fils. C’est l’explication donnée par Saint Hilaire.

Les autres passages invoqués ne parlent pas du saint Esprit, mais d’un “ esprit ” créé : ce terme désigne tantôt le vent, tantôt l’air, ou le souffle de l’homme, voire l’âme, ou une substance invisible quelconque.