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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 6 — La division du bien en honnête, utile et délectable

Objections :

1. Il semble que cette division ne convienne pas. Car le Bien, selon le Philosophe, se répartit selon les dix prédicaments. Or, l’honnête, l’utile et le délectable peuvent se trouver dans un seul prédicament. Donc il ne convient pas de diviser ainsi le bien.

2. Toute division se fait en des termes opposés. Or, ces trois termes ne sont pas opposés ; car des biens honnêtes sont aussi délectables, et rien de déshonnête n’est utile, alors qu’il serait nécessaire, si la division se faisait en des termes opposés, que honnête et utile s’opposent. Donc cette division ne convient pas selon Cicéron.

3. Quand l’un est en vue de l’autre, ils ne font qu’un ; or, l’utile n’est bon que parce qu’il est en vue du délectable ou de l’honnête. Il ne doit donc pas leur être opposé dans une division.

En sens contraire :

Saint Ambroise fait appel à cette division.

Réponse :

Il semble que cette division convienne en propre au bien humain. Pourtant, si nous considérons de haut et plus généralement la raison de bien, il apparaît que cette division convient en propre au bien en tant que tel. En effet, une chose est bonne en tant qu’elle est attirante et qu’elle est le terme du mouvement appétitif. Or, ce mouvement peut être comparé à celui des corps dans la nature. Un corps naturel termine son mouvement, purement et simplement, à son terme ultime ; mais on peut dire aussi qu’il le termine relativement à chaque point de l’espace intermédiaire qu’il traverse pour parvenir à l’extrémité où le mouvement s’achève ; aussi a-t-on coutume d’appeler terme d’un mouvement tout ce qui termine une phase du mouvement. Quant au terme ultime du mouvement, on peut distinguer en lui la chose même vers laquelle il tend, comme vers son lieu, ou sa forme, etc. ; ou bien le repos du mobile dans cette réalité. Ainsi, donc, dans le mouvement appétitif, on nomme utile ce qui ne termine le mouvement que de façon relative et comme un moyen au-delà duquel autre chose est visé. Quant au terme ultime où s’achève finalement le mouvement appétitif, considéré comme la chose qui par elle-même attire l’appétit, on l’appelle l’honnête, car on dit honnête ce qui est l’objet même du désirable ; enfin, ce à quoi se termine le mouvement de l’appétit, si l’on entend par là le repos dans la chose désirée, c’est le délectable.

Solutions :

1. Le bien, selon qu’il est identique à l’étant dans le réel, se divise comme lui en dix catégories ; mais, selon sa notion propre, cette division-ci lui convient.

2. Cette division ne se fait pas selon des réalités opposées, mais selon des raisons opposées. Toutefois, on nomme proprement délectables des choses qui n’ont d’autre attrait que la délectation, alors que par ailleurs elles sont nuisibles et déshonnêtes. On dit utiles des choses qui n’ont rien en elles-mêmes de désirable, mais qu’on désire seulement comme le moyen d’obtenir autre chose, comme un remède amer. Enfin, on appellera honnêtes les choses qui méritent par elles-mêmes, d’être désirées.

3. Cette division du bien ne se présente pas comme univoque, c’est-à-dire que la notion de bien n’est pas appliquée à ces trois termes de façon égale, mais en vertu d’une analogie fondée précisément sur des priorités. L’idée de bien s’applique d’abord à ce qui est honnête, en second au délectable, et finalement à l’utile.