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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 5 — L’immortalité ou incorruptibilité des anges

Objections :

1. Il semble bien que les anges ne sont pas incorruptibles. Car, selon le Damascène, “ l’ange est une substance intellectuelle qui reçoit l’immortalité par grâce et non par nature. ”

2. Platon fait dire au Démiurge : “ O dieux des dieux dont je suis l’auteur et le père, vous êtes mon œuvre, vous êtes dissolubles par nature, mais je vous rends indissolubles par ma volonté. ” Or qu’est-ce que ces dieux, sinon les anges ? Les anges sont donc corruptibles par nature.

3. Nous lisons dans Saint Grégoire : “ Tous les êtres rentreraient dans le néant, si la main du Tout-puissant ne les conservait dans l’existence. ” Ce qui peut être réduit à néant est corruptible. Les anges sont donc corruptibles par nature, puisqu’ils ont été créés par Dieu.

En sens contraire :

Denys affirme : “ Les substances intellectuelles ont une vie indéfectible, car elles sont exemptes de toute corruption, de la mort, de la matière et de la génération. ”

Réponse :

Il est nécessaire d’affirmer que les anges sont incorruptibles par nature. En effet, une chose est corrompue uniquement parce que sa forme est séparée de la matière.L’ange étant une pure forme subsistante, comme nous l’avons montré, sa substance ne peut donc être corruptible. Car une chose qui convient à un être en raison de lui-même, ne peut jamais être séparée ; mais elle peut être séparée de l’être auquel elle convient en raison d’un autre, si cet autre fait défaut lui-même. Le cercle ne peut perdre sa rotondité, puisqu’elle lui convient par lui-même essentiellement ; mais un cercle d’airain peut cesser d’être rond, puisque la forme ronde n’est pas essentielle à l’airain. Or l’être convient à la forme en raison d’elle-même, car une chose est être en acte par là même qu’elle a une forme. Le composé de matière et de forme cesse donc d’exister dès que la forme est séparée de la matière. Mais, si la forme subsiste par elle-même, comme chez les anges, nous l’avons dit, elle ne peut perdre l’être. C’est donc en raison de son immatérialité que l’ange est incorruptible par nature.

On trouve un signe de cette incorruptibilité dans l’opération intellectuelle : un être opère sous le rapport où il est en acte ; son opération manifeste donc le mode de son être. Or, c’est l’objet qui donne à l’opération son espèce et son essence intelligible. L’objet intelligible, lui, échappe au temps ; il est donc éternel. Par conséquent, toute substance intellectuelle est incorruptible par nature.

Solutions :

1. Saint Jean Damascène parle dans ce texte de l’immortalité parfaite qui inclut l’immutabilité complète, car, selon le mot de Saint Augustin, “tout changement est une certaine mort”. Or, nous le prouverons plus loin, l’ange n’acquiert la parfaite immutabilité que par la grâce.

2. Par les “ dieux ”, Platon désigne les corps célestes. Et comme il croyait que ces corps sont composés des éléments, il les disait corruptibles par nature, mais redevables à la volonté divine d’être conservés dans l’être.

3. Il y a des êtres nécessaires dont la nécessité a une cause. Il n’est donc pas contradictoire que l’être d’une chose nécessaire et incorruptible dépende d’une autre comme de sa cause. Lorsque Saint Grégoire dit que tous les êtres, même les anges, retomberaient dans le néant si Dieu ne les soutenait dans l’être, il ne veut donc pas dire que les anges renferment un principe de corruption, mais que leur être dépend de Dieu comme de sa cause. Une chose est dite corruptible, non point parce que Dieu peut la réduire à néant en lui retirant son action conservatrice, mais parce qu’elle renferme en elle-même un principe de corruption, ou une contrariété, ou au moins la puissance de la matière.

Il faut maintenant considérer les rapports des anges avec les réalités corporelles : 1. Avec les corps (Q. 51). 2. Avec les lieux (Q. 52). 3. Avec le mouvement local (Q. 53).