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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Dieu est-il la cause efficiente de tous les êtres ?

Objections :

1. Il ne semble pas nécessaire que tout être ait été créé par Dieu. Car rien n’empêche qu’une chose se rencontre sans qu’elle ait en elle ce qui n’appartient pas à sa définition, comme un homme qui n’aurait pas la blancheur. Mais le rapport d’effet à cause ne semble pas appartenir à la définition des êtres, puisque certains êtres peuvent se comprendre indépendamment de ce rapport. Ils peuvent donc exister sans elle. Donc rien n’empêche que certains êtres n’aient pas été créés par Dieu.

2. Si un être a besoin d’une cause efficiente, c’est pour exister. Donc ce qui ne peut pas ne pas être n’a pas besoin de cause efficiente. Mais aucun être nécessaire ne peut pas ne pas exister, parce que ce qui est nécessaire ne peut pas ne pas être. Donc, puisqu’il y a beaucoup de réalités nécessaires dans les choses, il semble que tous les êtres n’existent pas à partir de Dieu.

3. Quelle que soit la cause d’un être, elle peut lui servir de principe de démonstration. Mais en mathématiques les démonstrations ne se font pas par la cause efficiente, selon Aristote. Donc tous les êtres n’existent pas à partir de Dieu comme par leur cause efficiente.

En sens contraire :

il est dit dans la lettre aux Romains (11, 36) : “ Tout est de lui, par lui et en lui. ”

Réponse :

Tout être, de quelque manière qu’il existe, existe nécessairement par Dieu. Car si un être se trouve dans un autre par participation, il est nécessaire qu’il y soit causé par ce à quoi cela revient par essence ; par exemple, le fer est porté à incandescence par le feu. Or, on a montré précédemment, en traitant de la simplicité divine, que Dieu est l’être même subsistant par soi. Et l’on a montré ensuite que l’être subsistant ne peut être qu’unique ; par exemple si la blancheur subsistait en elle-même, elle serait forcément unique, puisque les blancheurs ne sont multiples que par les sujets qui les reçoivent. Il reste donc que tous les êtres autres que Dieu ne sont pas leur être, mais participent de l’être. Il est donc nécessaire que tous les êtres qui se diversifient selon qu’ils participent diversement de l’être, si bien qu’ils ont plus ou moins de perfection, soient causés par un unique être premier, qui est absolument parfait.

C’est ce qui a fait dire à Platon qu’avant toute multiplicité il faut poser l’unité. Et Aristote affirme que ce qui est souverainement être et souverainement vrai est cause de tout l’être et de tout le vrai, comme ce qui est chaud au maximum est cause de toute chaleur.

Solutions :

1. Bien que la relation d’un être à sa cause n’entre pas dans sa définition, elle est pourtant une conséquence de ce qui appartient à sa notion ; car, du fait qu’une réalité est un être par participation, elle est causée par un autre Aussi une telle réalité ne peut exister sans être causée, comme l’homme ne peut exister sans avoir la faculté de rire. Mais parce que être causé n’appartient pas à la pure notion d’être, il se trouve un être qui n’est pas causé.

2. Cet argument a poussé certains à prétendre que ce qui est nécessaire n’a pas de cause, comme le rapporte Aristote. Mais cela apparaît manifestement faux dans les sciences qui procèdent par démonstration, dans lesquelles des principes nécessaires sont causes de conclusions également nécessaires. Aussi Aristote affirme-t-il qu’il y a des êtres nécessaires qui ont une cause de leur nécessité. Si une cause efficiente est requise, ce n’est pas seulement parce que l’effet pourrait ne pas exister, mais parce que l’effet n’existerait pas s’il n’y avait pas de cause. Car cette proposition conditionnelle est vraie, que son antécédent et son conséquent soient possibles, ou impossibles.

3. Les êtres mathématiques sont considérés comme abstraits selon la raison, bien qu’ils ne soient pas abstraits dans leur être. Or, il convient à tout être d’avoir une cause agente pour autant qu’il a l’être. Donc, bien que les êtres mathématiques aient une cause agente, ce n’est pas selon la relation qu’ils ont à cette cause agente qu’ils sont considérés par le mathématicien. Et c’est pourquoi, dans les mathématiques, on ne démontre rien par la cause agente.