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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — L’ange peut-il être dans plusieurs lieux en même temps ?

Objections :

1. La puissance de l’ange n’est pas inférieure à celle de l’âme humaine. Or, l’âme est à la fois en plusieurs lieux puisqu’elle est “ tout entière dans chaque partie du corps”, selon Saint Augustin. L’ange peut donc être dans plusieurs lieux à la fois.

2. L’ange est réellement dans le corps qu’il assume, et, s’il assume un corps continu, il semble qu’il soit en chacune de ses parties. Or ce corps occupe, en raison de ses différentes parties, plusieurs lieux différents. L’ange peut donc être en plusieurs lieux à la fois.

3. D’après Saint Jean Damascène : “ l’ange est là où il agit ”. Or, il lui arrive d’agir en plusieurs lieux à la fois ; celui qui détruit Sodome en est un exemple. L’ange peut donc être en plusieurs lieux à la fois.

En sens contraire :

Saint Jean Damascène enseigne : “ Quand les anges sont au ciel, ils ne sont pas sur la terre. ”

Réponse :

La puissance et l’essence de l’ange sont finies ; tandis que celles de Dieu sont infinies, et elles sont la cause universelle de toutes choses. Aussi la puissance divine s’exerce sur tout ; Dieu n’est pas seulement en plusieurs lieux, mais partout. La puissance de l’ange, au contraire, parce que limitée, ne s’étend pas à tout, mais à une seule chose déterminée. Car ce qui se rattache à une seule puissance se rapporte à elle comme à quelque chose d’un ; ainsi l’universalité des êtres est à l’égard de la puissance universelle de Dieu comme quelque chose d’un ; et de même, tel être particulier est comme quelque chose d’un, visàvis de la puissance de l’ange. Or, comme l’ange n’occupe un lieu qu’en y appliquant sa puissance, il n’est ni partout, ni en plusieurs lieux, mais dans un seul.

Pourtant certains se sont trompés sur ce point. Ne parvenant pas à s’élever au-dessus de l’imagination, ils ont conçu l’indivisibilité de l’ange à l’égal de celle du point, et en ont conclu que l’ange ne pouvait occuper localement qu’un point Mais cela est manifestement erroné. Car le point est un indivisible affecté d’une position, alors que l’indivisibilité de l’ange est hors de toute espèce de quantité et de position. Il n’est donc pas nécessaire de lui assigner un lieu indivisible quant à la position : l’ange peut être dans un lieu divisible ou indivisible, grand ou petit selon que, par sa volonté, il applique sa puissance à un corps plus grand ou plus petit. Ainsi, le corps tout entier sur lequel il applique sa puissance lui correspond comme un seul lieu.

Il ne s’ensuit pas que, s’il y a un ange qui meut la sphère, il doit être partout. D’abord, parce que sa puissance ne s’applique qu’au point précis où commence le mouvement. Or ce point se trouve à l’orient : ce qui faisait dire à Aristote que la puissance motrice des corps célestes se trouvait à l’orient. Ensuite, parce que les philosophes n’ont jamais dit que tous les orbes étaient mus immédiatement par une seule substance séparée ; il n’est donc pas nécessaire que celle-ci soit partout.

Tout ce qui précède montre qu’être dans un lieu se dit de manière différente du corps, de l’ange et de Dieu. Le corps est circonscrit par son lieu, puisqu’il est mesuré par lui. L’ange est dans le lieu, non pas circonscriptivement, puisqu’il n’est pas mesuré par le lieu, mais d’une manière limitée, car lorsqu’il est dans un lieu, il n’est pas dans un autre. Dieu enfin n’est ni circonscrit par un lieu, ni limité, puisqu’il est partout.

Il est facile maintenant de répondre aux objections, car tout lieu auquel la puissance de l’ange s’applique immédiatement est considéré comme unique, qu’il soit continu ou non.