Article 1 — L’ange peut-il se mouvoir localement ?
Objections :
1. Cela paraît impossible. En effet, comme Aristote le prouve dans les Physiques, l’être qui n’a pas de parties ne peut pas se mouvoir ; en effet une chose ne se meut ni quand elle est encore au point de départ, ni quand elle est parvenue au terme, le mouvement étant alors accompli. Il faut en déduire que tout ce qui se meut est, tant que dure le mouvement, en partie au point de départ et en partie au terme. Or l’ange n’est pas divisible en parties. Il ne peut donc pas se mouvoir localement.
2. Selon la définition d’Aristote, le mouvement est l’acte de ce qui est imparfait. Or l’ange bienheureux n’a plus d’imperfection. Il ne se meut donc pas localement.
3. Tout mouvement est provoqué par une indigence. Or les anges ne sont affectés d’aucune indigence. Ils ne sont donc pas mus localement.
En sens contraire :
L’ange bienheureux a les mêmes possibilités de mouvement que l’âme bienheureuse. Or, on doit admettre que l’âme bienheureuse peut se mouvoir localement, puisque c’est un article de foi que l’âme du Christ est descendue aux enfers. L’ange bienheureux se meut donc localement.
Réponse :
L’ange bienheureux peut se mouvoir localement. L’ange et le corps matériel, n’ayant pas avec le lieu des rapports identiques, ne se meuvent pas de la même manière. Le corps matériel est localisé parce qu’il est contenu et mesuré par le lieu ; le mouvement local du corps doit donc être mesuré par le lieu et conforme à ses exigences. Par conséquent “ la continuité du mouvement est fonction de l’étendue ; et l’antériorité et la postériorité dans le mouvement local du corps dépendent de l’antériorité et de la postériorité dans l’étendue ”, selon Aristote.
L’ange, au contraire, loin d’être mesuré et contenu par le lieu, le contient plutôt. Aussi ne requiertil pas d’être mesuré par le lieu, ni de tenir de lui la continuité, selon ses exigences propres. De soi, c’est un mouvement non continu. En effet, parce que l’ange n’est dans un lieu que par contact virtuel, nous l’avons dit, son mouvement local ne peut être qu’une succession de contacts divers avec des lieux divers, parce qu’il ne peut être en plusieurs lieux à la fois.Et, quoique ces contacts ne soient pas nécessairement continus, une certaine continuité peut s’y trouver, car rien n’empêche d’assigner à l’ange un lieu divisible, par contact virtuel, comme nous assignons au corps un lieu divisible, par le contact selon l’étendue. Or, la continuité du mouvement local corporel résulte de ce que le corps quitte successivement et non tout d’un coup le lieu dans lequel il était auparavant. De même, l’ange peut quitter successivement le lieu divisible dans lequel il était auparavant ; son mouvement sera alors continu. Mais il peut aussi quitter instantanément la totalité du lieu qu’il occupe et s’appliquer instantanément à un tout autre lieu, et alors son mouvement ne sera pas continu.
Solutions :
1. Cet argument ne vaut pas ici, pour deux raisons :
D’abord, la démonstration d’Aristote part de ce qui est indivisible quantitativement, à quoi correspond un lieu nécessairement indivisible ; ce qui ne peut se dire des anges.
Ensuite, la démonstration d’Aristote part du mouvement continu. Si le mouvement n’était pas continu, on pourrait dire qu’une chose est mue quand elle est encore à son point de départ ou quand elle est déjà au terme, puisque c’est la simple succession des différentes positions locales d’une même chose qu’on appellerait alors mouvement ; cette chose pourrait donc être dite en mouvement, quelle que soit la position locale qu’elle occupe. Mais la continuité du mouvement s’y oppose, parce que le continu ne se résout pas dans son terme, la ligne ne se résout pas dans le point. Aussi faut-il que le mobile, pendant son mouvement, ne soit pas tout entier dans l’un des termes, mais en partie dans l’un et en partie dans l’autre.
On voit donc que la démonstration d’Aristote ne s’applique pas au mouvement angélique, s’il est discontinu ; mais s’il est continu, on peut concéder que l’ange, pendant son mouvement, est en partie au point de départ et en partie au terme. Cette composition de parties n’affecte cependant pas la substance de l’ange, mais le lieu, car au commencement de son mouvement continu, l’ange est tout entier dans le lieu divisible qui est le point de départ du mouvement, puis pendant le mouvement il est dans une des parties du premier lieu qu’il abandonne, et dans une des parties du lieu suivant qu’il va occuper. Cette occupation simultanée d’une partie de chacun des deux lieux est possible pour l’ange, puisqu’il peut occuper un lieu divisible par application de sa vertu, comme le corps l’occupe par l’application de son étendue. Par conséquent, le corps qui peut être mû localement est divisible selon l’étendue, tandis que l’ange peut exercer sa puissance sur une chose divisible.
2. Le mouvement de l’être en puissance est l’acte de ce qui est imparfait. Mais le mouvement qui s’opère par l’application d’une puissance active est le fait d’un être en acte ; car la puissance active d’une chose tient à ce qu’elle est en acte.
3. Le mouvement de l’être en puissance est provoqué par son indigence. Le mouvement de l’être en acte, au contraire, ne comble pas l’indigence propre de cet être, mais celle d’un autre. C’est donc pour nos besoins que l’ange se meut localement, selon l’épître aux Hébreux (1,14) : “ Tous sont des esprits chargés d’un ministère, envoyés au service de ceux qui doivent hériter le salut. ”