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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 6 — S’est-il écoulé un certain temps entre la création de l’ange et sa chute ?

Objections :

1. Il semble que oui, car on lit dans Ézéchiel (28, 15) : “ Ta conduite fut parfaite depuis le jour où tu fus créé, jusqu’à ce que l’iniquité se trouve en toi. ” Mais cette conduite, qui représente un mouvement continu, suppose un certain temps entre la création du diable et sa chute.

2. Origène écrit que “ l’antique serpent n’a pas marché sur le ventre dès le début ”, ce qui s’entend du péché de l’ange. Le diable n’a donc pas péché aussitôt après le premier instant de sa création.

3. Pouvoir pécher est commun à l’homme et à l’ange. Or, il s’est écoulé un certain temps entre la formation de l’homme et sa chute. Il a dû en être de même pour le diable.

4. L’instant où le diable a péché est distinct de l’instant où il fut créé. Or, entre deux instants, il s’écoule toujours un temps intermédiaire.

En sens contraire :

nous lisons dans Saint Jean (8, 44), que le diable “ n’était pas établi dans la vérité ”. Et Saint Augustin écrit à ce propos : “ Il faut le comprendre en ce sens que le diable a été dans la vérité, mais qu’il n’y est pas demeuré. ”

Réponse :

On trouve à ce sujet une double opinion. Pourtant il paraît plus probable et plus conforme à la pensée des Pères qu’aussitôt après le premier instant de sa création, le diable a péché. Cela est nécessaire en effet, si l’on admet, comme nous l’avons fait, que l’ange, dans ce premier instant, fut créé en grâce et produisit un acte de libre arbitre. Puisque les anges parviennent à la béatitude par un seul acte méritoire, comme nous l’avons dit, si en ce premier instant, le diable, créé en grâce, avait mérité, il aurait dû recevoir aussitôt la béatitude, à moins qu’il n’y ait opposé un obstacle en péchant.

Mais si l’on admet que l’ange n’a pas été créé en grâce ; ou bien que, dans le premier instant, il n’a pas pu poser d’acte libre, rien n’empêche d’admettre un certain laps de temps entre sa création et sa chute.

Solutions :

1. Les mouvements corporels, mesurés par le temps, signifient parfois métaphoriquement, dans la Sainte Écriture, des mouvements spirituels instantanés. Et c’est ainsi que le mot “ conduite ” est pris ici pour le mouvement du libre arbitre en tendance vers le bien.

2. Origène parle ainsi parce que le diable ne fut pas mauvais dès le principe, c’est-à-dire au premier instant.

3. Le libre arbitre de l’ange est inflexible une fois le choix accompli. C’est pourquoi, si aussitôt après le premier instant où il eut un mouvement naturel vers le bien, le diable n’avait pas mis obstacle à la béatitude, il eût été confirmé dans le bien. Il n’en est pas ainsi de l’homme, et c’est pourquoi l’argument ne porte pas.

4. Entre deux instants, il y a un temps intermédiaire, quand il s’agit du temps continu, selon Aristote. Mais les anges ne sont pas soumis au mouvement céleste, lequel est en premier lieu mesuré par le temps continu ; le temps angélique se ramène à la succession des opérations de l’intelligence et du vouloir. Par suite, le premier instant, pour l’ange, correspond à cette opération de l’esprit qui le fait se tourner vers lui-même par ce que nous avons appelé la connaissance du soir ; la Genèse mentionne en effet au premier jour un soir, et non un matin. Cette première opération fut bonne chez tous les anges. Puis, à partir de là, certains anges, par la connaissance du matin, se portèrent vers la louange du Verbe ; certains autres, au contraire, demeurèrent en eux-mêmes et “ enflés d’orgueil ”, dit Augustin, devinrent ténèbres. Ainsi la première opération fut commune à tous ; mais dans la seconde ils se divisèrent. Tous furent donc bons au premier instant ; mais dans le second les bons furent distingués des méchants.