Article 1 — Le mal de faute peut-il exister chez l’ange ?
Objections :
1. Le mal de faute ne peut se trouver que dans les êtres qui sont en puissance, d’après Aristote, car le mal est une privation et le sujet de la privation est un être en puissance. Mais les anges, parce qu’ils sont des formes subsistantes, ne possèdent pas de potentialité. Il ne peut donc y avoir en eux le mal de faute.
2. Les anges sont plus nobles que les corps célestes, et les philosophes reconnaissent qu’il ne peut y avoir de mal dans les corps célestes. Donc chez les anges non plus.
3. Ce qui est naturel à un être y demeure toujours. Mais il est naturel aux anges de se tourner vers Dieu dans un mouvement d’amour. Un tel mouvement ne peut donc disparaître. Or, en aimant Dieu, les anges ne pèchent pas. Donc ils ne peuvent pécher.
4. Il n’y a de désir que du bien véritable ou du bien apparent. Mais ce qui apparaît bon aux anges ne peut être que le bien véritable, car en eux il ne peut y avoir d’erreur, ou, à tout le moins, elle ne peut précéder la faute. Les anges ne peuvent donc désirer que le véritable bien, et, ce faisant, ils ne pèchent pas.
En sens contraire :
nous lisons dans Job (4, 18) cette parole : “ Dieu découvre du mal dans ses anges. ”
Réponse :
L’ange, aussi bien qu’une créature rationnelle quelconque, si on le considère dans sa seule nature, peut pécher ; et, s’il arrive qu’une créature ne puisse pécher, cela lui vient du don de la grâce et non de la condition de sa nature. La raison en est que le péché n’est pas autre chose qu’une déviation par rapport à la rectitude de l’acte qu’on doit accomplir ; et cela est vrai aussi bien dans l’ordre des réalités naturelles que dans celui des activités artisanales ou morales. Le seul acte qui ne puisse dévier de sa rectitude est celui qui a pour règle la puissance même de l’agent. En effet, si la main de l’artisan était la règle même de la taille qu’il pratique dans le bois, le bois serait toujours coupé correctement ; mais s’il lui faut faire appel à une règle extérieure, il y aura toujours possibilité de déviation 1. Or la volonté divine seule est la règle de sa propre action, car elle n’est pas ordonnée à une fin supérieure. La volonté de la créature, au contraire, ne parvient à la rectitude de son acte qu’en se réglant sur la volonté divine à laquelle ressortit la fin dernière. Ainsi, le vouloir d’un inférieur doit-il se régler sur le vouloir du supérieur, le vouloir du soldat sur celui de son chef. Dans la seule volonté divine, par conséquent, il ne peut y avoir de péché. En retour, le péché peut exister dans n’importe quelle volonté créée, à ne considérer que sa condition naturelle.
Solutions :
l. L’ange n’est pas en puissance à l’égard de son être naturel. Mais il y a de la puissance en lui sous le rapport de la partie intellectuelle, en ce sens qu’il peut se tourner vers tel ou tel objet. Et de là vient qu’il peut y avoir du mal en lui.
2. Les corps célestes n’ont qu’une activité naturelle. Et de même que dans leur nature ils ne connaissent pas le mal de la corruption, de même dans leur activité ils ignorent le mal du désordre. Chez les anges, au contraire, au-dessus de leur activité naturelle, il y a l’activité du libre arbitre, et c’est là que le mal peut se trouver.
3. Il est naturel à l’ange de se tourner par un mouvement d’amour vers Dieu, en tant que Dieu est principe de son être naturel. Quant à se tourner vers Dieu comme vers l’objet de la béatitude surnaturelle, cela vient d’un amour gratuit dont l’ange peut se détourner en péchant.
4. Le péché peut se produire dans l’acte du libre arbitre d’une double manière. En premier lieu, quand un mal donné est objet de choix ; ainsi l’homme pèche en choisissant l’adultère qui est un mal en soi. Sous ce rapport, le péché procède toujours d’une ignorance ou d’une erreur ; autrement ce qui est mal ne serait pas choisi comme un bien. L’adultère, sous l’influence de la passion ou de l’habitude, choisit, dans un cas particulier, telle délectation désordonnée comme si elle était un bien actuellement désirable, même s’il sait à quoi s’en tenir sur les exigences de la moralité en général. L’ange, lui, ne peut pécher de cette manière, car il ne possède pas de passions capables de lier la raison ou l’intelligence, comme nous l’avons montré, et de plus, une habitude vicieuse n’a pu précéder la première faute et l’incliner au mal.
D’une autre manière, il arrive au libre arbitre de pécher quand il choisit un objet bon en soi, mais sans tenir compte de l’ordre imposé par la règle morale. Dans ce cas, le défaut qui entraîne le péché ne vient pas de l’objet choisi, mais du choix lui-même qui n’est pas fait selon l’ordre voulu ; ainsi quand quelqu’un décide de prier et le fait sans observer l’ordre institué par l’Église. Un tel péché ne suppose pas l’ignorance, mais seulement l’absence de considération de ce qui doit être considéré. Et c’est de cette manière que l’ange a péché, se tournant délibérément vers son bien propre, de façon désordonnée par rapport à cette règle suprême qu’est la volonté divine.