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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — La créature corporelle a-t-elle été l’œuvre de Dieu par l’intermédiaire des anges ?

Objections :

1. De même que la sagesse divine gouverne les choses, ainsi tout est fait par la sagesse de Dieu. "Tu as tout fait avec sagesse", dit le Psaume (104,24). Mais "ordonner est le propre du sage", comme il est dit au début de la Métaphysique d’Aristote. Dans le gouvernement des choses, les inférieures sont donc régies par les supérieures, dit Saint Augustin. Il y a donc eu dans la production des choses un ordre tel que la créature corporelle, en tant qu’inférieure, fut produite par la créature spirituelle, en tant que supérieure.

2. La diversité des effets prouve la diversité des causes, puisque le même produit toujours le même. Donc, si toutes les créatures, tant spirituelles que corporelles, étaient immédiatement produites par Dieu, il n’y aurait aucune diversité entre elles ; et l’une ne serait pas plus distante de Dieu que l’autre. Ce qui, de toute évidence, est faux puisque, dit le Philosophe d, c’est en raison de leur grande distance par rapport à Dieu que certains êtres sont corruptibles.

3. Une puissance infinie n’est pas requise pour produire un effet fini. Or tout corps est fini. Il a donc pu être produit par la puissance finie d’une créature spirituelle ; et cette production a eu lieu parce que chez de tels êtres il n’y a pas de différence entre être et pouvoir ; et surtout parce qu’aucune dignité convenant à un être selon sa nature ne lui est refusée, sauf pour une faute.

En sens contraire :

il est dit au livre de la Genèse : "Au commencement Dieu créa le ciel et la terre", mots par lesquels il faut entendre la créature corporelle. Celle-ci est donc immédiatement produite par Dieu.

Réponse :

Certains ont soutenu que les choses avaient procédé de Dieu par degrés : ainsi la première créature serait sortie immédiatement de lui ; celle-ci en aurait produit une autre, et ainsi de suite jusqu’à la créature corporelle. - Mais cette position est impossible ; car la première production de la créature corporelle se fait par création, création dans laquelle la matière elle-même est produite, car l’imparfait est antérieur au parfait dans l’ordre du devenir. Or il est impossible que quelque chose soit créé, sinon par Dieu seul.

Pour en avoir l’évidence, il faut considérer que plus une cause est élevée, plus nombreux sont les effets auxquels s’étend sa causalité. D’autre part, ce qui forme le substrat des choses apparaît toujours à l’expérience comme plus commun que ce qui informe et restreint ce substrat. Ainsi l’être est-il plus commun que la vie, la vie que la pensée, la matière que la forme. Donc, plus une chose est un substrat, plus elle procède d’une cause supérieure. Donc ce qui est en premier le substrat de toutes choses relève proprement de la causalité de la cause suprême. En conséquence, aucune cause seconde ne peut produire quelque chose si l’on ne présuppose pas dans la réalité produite cet élément premier causé par la cause supérieure.

D’autre part, la création est la production d’une chose selon la totalité de sa substance, sans qu’il y ait aucun élément préalable, soit incréé, soit créé par un autre. Il reste donc que nul être ne peut créer quoi que ce soit, sauf Dieu qui est la cause première. C’est pourquoi, afin de montrer que tous les corps ont été immédiatement créés par Dieu, Moïse dit : "Au commencement Dieu créa le ciel et la terre."

Solutions :

1. Il y a un certain ordre dans la production des choses ; non pas celui où une créature serait créée par une autre, car c’est impossible, mais celui des divers degrés que la sagesse divine a établis entre les créatures.

2. Le Dieu unique lui-même peut connaître des réalités diverses sans aucun détriment pour sa simplicité, nous l’avons montré précédemment. C’est pourquoi, selon la diversité de ce qu’il connaît, il est aussi, par sa sagesse, la cause des diverses choses produites ; tout comme un artisan, en concevant des formes diverses, produit diverses œuvres d’art.

3. La quantité de la puissance d’un agent ne se mesure pas seulement à la chose qu’il fait, mais aussi à sa manière d’agir. Car une seule et même chose est faite différemment par une puissance plus grande et par une plus petite. Or produire quelque chose alors que rien ne préexiste est le propre d’une puissance infinie. Cela ne peut donc convenir à aucune créature.