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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — La créature corporelle vient-elle de Dieu ?

Objections :

1. Il est dit dans l’Ecclésiaste (3,14) : "J’ai appris que tout ce que Dieu a fait se conserve éternellement." Mais les corps visibles ne se conservent pas éternellement, car il est dit (2 Co 4,18) : "Les choses visibles sont temporaires mais les invisibles sont éternelles." Donc Dieu n’a pas fait les corps visibles.

2. Il est écrit dans la Genèse (1,31) : "Dieu vit tout ce qu’il avait fait et c’était très bon." Or il y a des créatures corporelles mauvaises ; en beaucoup de cas en effet nous faisons l’expérience de leur nocivité. C’est évident pour nombre de serpents, pour la chaleur du soleil, etc. Et l’on appelle une chose "mauvaise" parce qu’elle est nuisible. Les créatures corporelles ne viennent donc pas de Dieu.

3. Ce qui vient de Dieu n’éloigne pas de Dieu mais conduit à lui. Or les créatures corporelles détournent de Dieu ; d’où la parole de l’Apôtre (2 Co 4,18) : "Nous qui ne considérons pas les choses visibles..." Les créatures corporelles ne viennent donc pas de Dieu.

En sens contraire :

Le Psaume (146,6) dit : "Celui qui a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent..."

Réponse :

Selon la position de certains hérétiques, toutes ces choses que nous voyons ne sont pas créées par le Dieu bon, mais par un principe mauvais. Et pour prouver leur erreur ils prennent argument de ce que dit l’Apôtre (2 Co 4,4) : "Le dieu de ce monde a aveuglé les esprits des incrédules." Cette position est absolument insoutenable. En effet, si dans un sujet des éléments divers se trouvent unis, cette union a nécessairement une cause. Car des êtres divers ne s’unissent pas d’eux-mêmes et comme tels. Ainsi donc, chaque fois qu’entre des êtres de natures diverses on trouve de l’unité, il faut que ces éléments divers reçoivent cette unité d’une cause unique. Tout comme divers corps chauds tiennent leur chaleur du feu. Or en toutes choses si diverses qu’elles soient, on trouve le fait, commun à toutes, d’exister. Il est donc nécessaire qu’il y ait un unique principe d’être à partir duquel toute chose, quelle qu’elle soit, tient l’être, qu’il s’agisse de réalités invisibles et spirituelles, ou de réalités visibles et corporelles. - Quant au diable, il est dit "le dieu de ce monde", non parce qu’il l’aurait créé, mais parce que ceux qui vivent selon le monde sont ses esclaves, d’après la tournure de langage dont use l’Apôtre (Ph 3,19) quand il dit : "Leur dieu, c’est leur ventre."

Solutions :

1. Toutes les créatures de Dieu se conservent éternellement de quelque façon, ne serait-ce que selon leur matière ; car les créatures ne seront jamais réduites au néant, même si elles sont corruptibles. Mais, plus les créatures sont proches de Dieu, qui est absolument immuable, plus elles sont immuables. En effet, les créatures corruptibles durent perpétuellement quant à la matière, mais changent quant à la forme substantielle. Les créatures incorruptibles au contraire, demeurent certes quant à la substance, tout en changeant quant au reste, par exemple selon le lieu pour les corps célestes, et selon les affections chez les créatures spirituelles. - Quant au mot de l’Apôtre : "Les choses visibles sont temporaires", même s’il est vrai quant aux choses considérées en elles-mêmes, en tant que toute créature visible est soumise au temps, soit selon son être, soit selon son mouvement, cependant l’Apôtre veut ici parler des choses visibles en tant qu’elles ont valeur de récompense pour l’homme ; car, parmi les récompenses de l’homme, celles qui consistent en ces réalités-ci sont temporelles et passagères, alors que celles qui consistent en des réalités invisibles sont durables et éternelles. Aussi avait-il écrit juste avant (2 Co 4,17) : Elle (la tribulation) "opère en nous un éternel poids de gloire".

2. La créature corporelle, quant à sa nature, est bonne. Elle n’est pourtant pas le bien universel ; elle n’est qu’un certain bien particulier et restreint. C’est selon cette particularisation et restriction qu’il y a en elle de la contrariété ; une chose est ainsi opposée à une autre, bien que l’une et l’autre soient bonnes en elles-mêmes. - Mais certains, appréciant les choses non d’après leur nature, mais selon leur propre avantage, estiment que tout ce qui leur est nuisible est mauvais dans l’absolu. Ils ne considèrent pas qu’une réalité, nuisible pour l’un sous un certain rapport, est avantageuse pour un autre ou pour le même sous un autre rapport. Cela n’aurait lieu en aucun cas si les corps étaient par eux-mêmes mauvais et nuisibles.

3. Autant qu’il tient à elles, les créatures ne détournent pas de Dieu, mais y conduisent. Car, écrit l’Apôtre (Rm 1,20) : "Les mystères invisibles de Dieu sont saisis par l’intelligence au moyen des créatures." Si les créatures détournent de Dieu, c’est par la faute de ceux qui en usent comme des insensés. D’où cette parole du livre de la Sagesse (14,11) : "Les créatures sont un piège pour les pieds des insensés." Bien plus, le fait même qu’elles détournent ainsi de Dieu témoigne qu’elles sont de Dieu. Car elles ne peuvent détourner de Dieu ces insensés qu’en les séduisant par une part de bien qui existe en elles et qu’elles tiennent de Dieu.