Article 3 — Les âmes des bêtes sont-elles subsistantes ?
Objections :
1. Il semble bien. En effet, l’homme, dont l’âme est une réalité subsistante, appartient au même genre que les animaux.
2. Il y a le même rapport entre les sens et le donné sensible qu’entre l’intelligence et le donné intelligible. Or, l’intelligence se passe du corps pour appréhender les réalités intelligibles. Il arrivera donc la même chose pour les sens. L’âme des bêtes qui possède des sens sera donc subsistante, pour le même motif que l’âme humaine douée d’intelligence.
3. L’âme des bêtes meut leur corps. Or un corps ne meut pas : il est mû. Donc l’âme des bêtes possède une certaine activité indépendamment du corps.
En sens contraire :
on lit dans le livre des Dogmes de l’Église : " Nous croyons que seul l’homme possède une âme subsistante, mais ce n’est pas vrai des animaux. "
Réponse :
Les anciens philosophes ne faisaient aucune différence entre le sens et l’intelligence. Comme on l’a déjà dit, ils rapportaient l’une et l’autre faculté à un principe corporel. Platon admit qu’ils se distinguaient, mais il rapportait l’une et l’autre à un principe incorporel, affirmant que comprendre et sentir convenaient en propre à l’âme. En conséquence, l’âme des bêtes devait être subsistante. Mais Aristote affirma que l’intellection, seule parmi les activités de l’âme, s’accomplit sans organe corporel. Quant à la sensation et aux autres activités de l’âme sensitive, il est clair qu’elles impliquent une modification corporelle ; ainsi, dans la vision, la pupille est modifiée par la représentation colorée ; il en est de même pour les autres puissances. L’âme sensitive n’a donc pas d’opération qui lui convienne en propre, mais toute son activité procède du composé. L’âme des bêtes, n’ayant pas d’activité propre, ne peut être subsistante car tout être existe de la manière dont il agit.
Solutions :
1. Bien que l’homme soit du même genre que les animaux, il en diffère cependant par l’espèce. C’est la différence de forme qui entraîne la différence spécifique. Mais il n’est pas nécessaire que toute différence de forme rende le genre différent.
2. L’analogie entre le sens et l’intelligence se fonde sur ce qu’ils sont tous deux en puissance à leurs objets. Mais ils sont dissemblables, du fait que le sens subit l’action du donné sensible avec une modification corporelle. Aussi des objets d’une trop grande intensité peuvent-ils être dommageables pour le sens. Cela n’arrive pas dans l’intelligence qui, après avoir saisi les objets de pensée les plus relevés, est plus apte à en saisir de moindres. Cependant, si le corps se fatigue tandis qu’on pense, c’est un effet indirect, en tant que l’intelligence a besoin de l’opération des facultés sensibles qui lui fournissent des images.
3. Il y a dans l’âme deux facultés qui ont rapport au mouvement : l’une commande le mouvement, c’est l’appétit. Dans l’âme sensitive, elle ne peut agir sans le corps : la colère, la joie et toutes les passions impliquent une modification corporelle. L’autre faculté motrice exécute le mouvement. Par elle, les membres sont mis en mesure de suivre l’impulsion de l’appétit. Son opération ne consiste pas à mouvoir, mais à être mue. D’où l’on peut conclure qu’il n’y a pas dans l’âme sensitive de mouvement qui s’exécute sans le corps.